La place de l’observateur

Le documentariste José Chidlovsky est convoqué ce matin par la police pour avoir hébergé, lors d’un tournage, une jeune femme d’origine algérienne, sans papiers. S’il est inculpé, il risque 5 ans de prison et 30.000 € d’amende. Le tournage concerne précisément un film que Chidlovsky consacre aux sans-papiers et à leur quotidien.

Prié de commenter cette « affaire » par Pascale Clark, ce matin sur Inter, un journaliste (je n’ai pas entendu qui mais peu importe) a regretté l’énormité de la peine encourue mais a également entonné le vertueux chant du « il faut savoir garder la bonne distance journalistique ». Autrement dit, lorsqu’on fait une enquête, un reportage, un documentaire, on se doit de rester « objectif » et de ne pas prendre partie, ne pas devenir ami(e) avec « son sujet », « ses personnages », pour reprendre le jargon du métier.

La place de l’observateur par rapport à son sujet, voilà une question que nous sommes nombreux à nous poser. Les sociologues, les physiciens, pour ne citer qu’eux, s’y confrontent régulièrement. Heisenberg, avec le principe d’indétermination, a montré que la position de l’observateur avait des conséquences sur les résultats de l’observation et Schrödinger, avec son chat (expérience de pensée où un chat peut être à la fois mort et vivant), observe que la mesure perturbe le système.

Nous, réalisateurs, journalistes, n’observons pas des particules élémentaires, une matière désincarnée, mais des êtres humains. Où nous situons-nous lorsqu’on nous parlons des autres ? Quels liens tissons-nous peu à peu avec des personnes que l’on côtoie régulièrement et de près ? Comment ne pas être en empathie avec des gens qui souffrent ?

Certes, le minimum requis vis-à-vis de son sujet, c’est l’honnêteté. Mais l’objectivité, qu’est-ce-que ça veut dire ? Serions des machines sans émotions pour que la vie des autres ne suscite chez nous aucun sentiment? Et devons-nous rester assis à ne rien faire, sous prétexte d’objectivité, quitte à ne pas porter assistance à une personne en danger ? Je me pose régulièrement cette question lorsque je réalise un documentaire. Je me la suis posée très concrètement (mais pas longtemps, la réponse s’est vite imposée à moi) lors du tournage de « Alzheimer, jusqu’au bout la vie ». Avec mon équipe, nous avions installé la caméra dans le couloir d’un « établissement pour personnes âgées dépendantes » (EHPAD) qui héberge quelques 70 personnes. C’était la nuit. Seuls deux aides-soignants (ce n’est pas l’appellation exacte, mais j’ai un mal fou à retenir les titres des professionnels qui travaillent en EHPAD, qu’ils me pardonnent) assuraient la « garde » de nuit. Au bout du couloir où nous nous trouvions, un monsieur atteint d’une maladie type Alzheimer sort soudain de sa chambre. Péniblement, s’accrochant aux murs. Je l’avais vu dans la journée, il ne se déplaçait qu’à l’aide d’un déambulateur. Mais bien sûr, la nuit, tout seul et confus, il n’avait pas pu le prendre. Il semblait inquiet, parlait tout seul. J’étais un peu loin pour comprendre de quoi il s’agissait. J’ai tout de suite pensé qu’il risquait de tomber. J’ai hésité un quart de seconde à intervenir. D’un côté, je voulais montrer l’absurdité d’entasser 70 personnes dont on ne peut pas s’occuper quand on n’est que deux, je voulais montrer la solitude de ces résidents, la froideur des lieux… son inhumanité. Mais de l’autre, il était hors de question que je laisse ce monsieur risquer la chute et l’accident juste pour servir mon propos. Je suis donc allée l’aider, je lui ai donné mon bras. Je lui ai demandé ce qu’il voulait. Il était en proie à des hallucinations : des Anglais avaient eu un accident devant lui et il voulait les secourir. En parlant, tranquillement, en prenant le temps d’exprimer son ressenti, je l’ai convaincu de retourner se coucher. J’ai dû appeler l’équipe à mon secours, parce que quand on n’est pas habitué, c’est très difficile d’aider une personne adulte, un peu raide, à se mettre dans un lit, dans une bonne position. Vous imaginez l’allure de la séquence ?? Je me retrouvais dedans, de loin, sans que l’on comprenne les paroles échangées. Je n’ai pas pu utiliser ces images, bien entendu. Au montage, je me suis posée des tas de questions sur ce que j’aurais dû, j’aurais pu faire.  Mais la chose dont je suis certaine, c’est qu’il aurait été inadmissible de laisser ce monsieur tout seul. Et je pense avoir transmis, dans le film, mon sentiment sur les institutions du type EHPAD d’une autre manière.

Bien que ne connaissant pas le contexte exact de la rencontre entre Chidlovsky et la jeune femme, il me semble évident qu’il a agi par humanité. Elle était au bord du suicide, explique-t-il.

« Tremper la plume dans la plaie », écrivait Albert Londres. Etre du côté de la douleur, des faibles, de ceux qui ont plus que les autres besoin d’un porte-voix parce qu’il n’ont aucun autre moyen de se faire entendre. Et si la gangrène menace, qu’il y a urgence et que le journaliste est alors seul à pouvoir agir, doit-il encore invoquer « l’objectivité » ? Je suis sûre du contraire. Je suis heureuse d’être subjective !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5 Réponses à “La place de l’observateur”


  • Evidemment que la mesure perturbe le système !
    Et s’agissant de l’humain : quel est « le système » qui habite cet humain ?
    Qui peut ce vanter de connaître toutes les facettes de l’être qui est en face de lui ?
    Juste un peu d’humilité, d’humanité, laissons parler notre coeur.

  • pierre-jean (jean-pierre)

    Chère Laurence, je suis ravi de découvrir ton blog, je l’ajoute immédiatement à mes favoris. J’ai envie de le suivre très régulièrement car il fait bouger les méninges. Et j’en ai besoin. Au moins toi, tu as l’esprit critique, c’est le moins qu’on puisse dire. Moi aussi j’ai entendu le petit reportage sur la Wii dans les maisons de retraite, on dirait qu’on prend les « personnes agées » pour des animaux de zoo ou des tout petits enfants.
    Jean-pierre (rocher)

  • Bonjour laurence, je suis une amie de Nathalie Holt qui vient de me transmettre le lien vers votre site.
    je suis assez d’accord avec vous et des expérience similaires me sont arrivées en tournage.Mais ce que j’ai trouvé de plus grave encore dans cette émission d’inter qui m’a aussi choquée, c’est que le journaliste en question ne s’est m^me pas positionné sur la question de fond, le droit de libre expression, le droit d’assister des personnes en danger.
    Comme le fond des milliers de personnes en France qui parrainent des sans papiers. Il a botté en touche en évoquant une question de pratique professionnelle alors que ce n’était absolument pas le sujet. Egotisme, quand tu nous tiens! et il nous tiens souvent dans nos métiers;. Amicalement.Marie

  • Marie, je partage votre point de vue. Certaines questions deviennent pressantes, se contenter de la posture de l’observateur sans se positionner sur un tel sujet, c’est pour le moins insuffisant pour ne pas dire irresponsable.

  • http://philosophes-en-garde-a-vue.blogspot.com/2009/10/soutien-jose-chidlovsky.html
    Voici un lien qui permet de signer une pétition en soutien au réalisateur dont vous parlez plus haut.
    Amicalement.
    Marie

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