Tout est politique !

« Parfois, c’est obligatoire pour les politiques de dire la vérité ». Ce  réjouissant euphémisme si typiquement britannique a été prononcé ce matin par le député travailliste Denis MacShane, sur les ondes de France Culture. Denis MacShane a été ministre aux affaires étrangères du gouvernement de Tony Blair. Auparavant, il a travaillé de 1969 à 1977 comme journaliste pour la BBC. Il sait donc de quoi il parle. Pour lui, la politique et le journalisme c’est le même travail. »Schizophrénie », a immédiatement commenté un journaliste présent. Schizophrénie ?

Pas si sûr. Sans parler de l’abus du vocabulaire  psychiatrique dans le langage commun (nous sommes tous un jour ou l’autre qualifiés de schizophrène, autiste, ou paranoïaque), je trouve personnellement plutôt encourageant de pointer les « bonnes raisons » à l’origine des vocations politiques et journalistiques. En particulier, la démarche qui consiste à observer le monde, à vouloir le comprendre, à étudier ce qui ne fonctionne pas mais aussi ce qui marche pour ouvrir de nouvelles voies (laissons de côté les mauvaises raisons comme le goût du pouvoir, la notoriété, ça n’en vaut pas la peine).  Et ça ne concerne pas que le journalisme politique pas plus que ça ne concerne que la politique médiatique ! Des sciences à l’art en passant par les sujets dits « société », tout concerne politique et journalisme.

Ca m’amène à ce que je veux raconter aujourd’hui : le rôle du théâtre dans notre société… bon, dis comme ça, ça sonne hyper pompeux, non !? Je veux juste évoquer une soirée qui remonte à fin 2008. Ca s’est passé au théâtre de Châtillon sur Seine, en banlieue parisienne. La jeune troupe du centre dramatique régional de Tours, dirigé par le metteur en scène Gilles Bouillon, venait de donner une vivifiante représentation de Le Jeu de l’Amour et du Hasard de Marivaux. Il faut savoir que le CDR de Tours embauche des jeunes comédiens sortis du conservatoire pour une durée de deux ans. L’occasion d’avoir un premier contrat longue durée et de poursuivre sa formation, « au chaud », si je puis dire. L’après-midi de ce même jour, les comédiens avaient déjà joué la pièce devant un public d’élèves… apparemment peu motivés. Très agités, peu respectueux du travail des comédiens, le chahut avait dominé la première représentation. Gilles Bouillon et sa troupe étaient plutôt démoralisés. On comprend aisément que l’idée de recommencer le soir même ne les transportait pas de joie. Pour cette deuxième représentation, la majeure partie du public était jeune, lui aussi. Visiblement des lycéens de première et terminale. Je redoutais le pire, ayant été prévenue des débordements de l’après-midi. Il faut dire que je suis spécialement intolérante avec les gens qui font du bruit au théâtre, au cinéma, au concert… Je ne supporte pas le moindre froissement de papier de bonbon et je prie régulièrement les spectateurs qui commentent un peu trop abondamment le spectacle de sortir s’ils ne voient pas l’intérêt du silence pour eux et pour les autres. Finalement, tout s’est bien passé. Certes, ce n’était pas le silence religieux du public de Pleyel, mais aucune agitation, aucune remarque déplacée n’a perturbé le cours de la représentation que nous avons apparemment tous savourée. Il faut sûrement saluer là le travail préalable des profs autour de la pièce. Et bien entendu celui des comédiens : car malgré leur petit moral, ils ont joué en professionnels, en y mettant toute l’énergie nécessaire. Mais surtout, et c’est là que je veux en venir, les comédiens n’ont pas botté en touche lors de la séance de questions successives à la représentation. Un peu gênés au début, ne sachant pas trop quoi demander, et après les deux ou trois premières questions préparées en cours, sur le mode « Que dit cette pièce du XVIIIème siècle sur notre époque ? », les spectateurs se sont peu à peu lâchés pour poser les « vraies » questions, celles qui les taraudent. « Vous êtes payés combien ? », « Vous mettez la langue quand vous embrassez ? », « Mais votre petite amie, elle n’est pas fâchée de vous voir caresser une autre fille qu’elle ? ». Les comédiens étant à peine plus âgés que les spectateurs, au lieu de hausser les épaules sur des questions aussi futiles, y ont répondu avec humour et sincérité. Ben oui, c’est pas toujours évident de jouer à s’aimer sur scène, ben oui, on ne gagne pas une fortune mais on vit bien tout de même. Et peu à peu d’expliquer plus en profondeur le travail, les répétitions, les motivations, le jeu, le statut du comédien, mais aussi Marivaux, la lutte des classes… que sais-je ? La conversation aurait pu se poursuivre longtemps. Je savourais et regrettais à la fois de ne pas être en train de filmer. J’espère pouvoir le faire un jour, si tant est que je trouve un diffuseur intéressé. Parce que j’aime ces moments là, ces séquences de vie où chacun s’autorise à aller au-delà de son rôle, à quitter, à bon escient, et au moment opportun, la place qui lui a été assignée.

 

 

4 Réponses à “Tout est politique !”


  • May I reply in English? My French would be painful for you all. I think in its search for truth science is a better partner for the journalistic spirit than politics; although the most visible journalists tend to be those who write about politics, I think they investigate and write to reveal truths which the politicians might prefer hidden. One description of politics in English is « the art of the possible », and if that possible involves concealment, they have no qualms about it. Look only at Tony Blair and his use – or creation – of the « evidence » for Saddam’s weapons of mass destruction. And now he could become President of the EU Council of Ministers – ye gods! Prepare for war with Iran.

    As for the theatre – filming that meeting between youth and young actors would have been great – I can envision it like ‘La Classe’. Look out for another opportunity to do that and take Cannes by storm!… But doesn’t your story indicate the lack of in-depth writing nd productions about the real life of youth? Why Marivaux? What if the audience and the young actors got together to write their own play? Now what would that be like? And what film would it make?

  • Finalement, il faut savoir, – je dirais que ce devrait être une obligation – se mêler de ce qui ne nous regarde pas. C’est l’engagement, le vouloir comprendre et infléchir sur les choses de ce monde. S’impliquer, sortir de son rôle, en inventer un autre.
    Je pense souvent, quand je suis amené à rencontrer des élèves, des jeunes ou un public venus entendre parler des étoiles (c’est mon métier que d’astiquer les étoiles) que rien ne m’avait prédisposé à
    sortir de mon savoir universitaire pour endosser des costumes que je ne croyais jamais devoir endosser. Devenir acteur, clown parfois, que sais-je encore afin de « faire passer » un message difficile – car la science est réputée telle – me paraît jouissif et nécessaire. Nécessaire pour s’approcher au plus près des autres.

  • Je reviens sur « l’intolérance ».

    Face au spectacle sacré et au silence religieux qui doit s’instaurer pendant la grand messe, j’ai toujours une double réaction :

    - d’un côté, c’est bien évidemment essentiel aujourd’hui pour se concentrer et comprendre les propos de ceux qui nous parlent. Les agités de la déconcentration sont nombreux, l’armée des monomaniaques du téléphone résiste, les activistes du chuchotement forment une résistance puissante au glissement progressif d’un univers à l’autre. Comme dirait Mr Spoke au capitaine Kirk : « ces humains sont fascinants ! » ;

    - mais de l’autre, je pense toujours à cette scène formidable de Fellini, dans « Roma » je crois, qui se souvient des séances de cinéma de quartier vers 1935. Il y a les gens qui fument, ceux qui crient pendant les attractions, tout un joyeux bordel collectif qui laisse imaginer un autre monde. Ce cinéma si vivant a disparu et je le regrette. Le spectacle est ordonné, le spectateur passif et de fait lorsque la magie prend sur scène aujourd’hui, le contraste est moins vaste parce que le silence est déjà là. Autrefois, elle s’imposait avec l’évidence et le privilège de la beauté.

  • @Marc : oui, je comprends ce que tu veux dire sur une participation active de la salle, une participation qui réunit, à l’opposé des regards d’individus isolés qui repartent ensuite tous seuls chez eux sans mot dire. D’ailleurs, le théâtre Shakespearien, avec ses répétitions, ses « si vous avez manqué le début de l’histoire », est écrit pour ces salles où les spectateurs vont et viennent, rient, s’invectivent, se battent.
    Mais dans le même temps, je me mets à la place des comédiens qui jouent et qui ne « sentent » pas le public, le troisième partenaire qui, en un sens, refuse de jouer avec eux. Pourquoi ? Parce qu’ils sont mauvais ? Parce que Marivaux, c’est dépassé ? Ou parce la scène, le jeu sont trop loin des préoccupations de ces jeunes spectateurs, parce qu’ils ne voient pas le rapport entre leur vie et ces comédiens qui jouent des rôles d’un autre temps ? Dans la situation que j’évoque, il me semble que les spectateurs chahuteurs étaient venus parce que l’école les y avait conduits, parce que « on doit aller au théâtre ». Mais il y a fort à parier que l’éclairage et l’échange préalables nécessaires n’avaient pas eu lieu, ou pas assez, ou pas sur le bon mode. Dans son film l’Esquive, Abdellatif Kechiche montre comment une classe travaille sur ce texte de Marivaux, comment elle se l’approprie, avec l’aide de l’enseignante. On peut toujours me répondre que c’est une fiction, mais je suis persuadée que ça existe et que « ça sert à quelque chose ». Je ne dis pas que c’est facile, mais je veux croire que ce n’est pas vain.
    Alors oui, tu as raison, le silence compassé, c’est mortel. D’ailleurs, les comédiens n’aiment pas ça. Et moi non plus : quand j’ai la chance de pouvoir montrer un de mes documentaires à un public « en chair et en os », je suis mal à l’aise si je ne ressens aucune réaction, aucune émotion. Finalement, tout cela confirme que le public a lui aussi un rôle à jouer !

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