L’obligation de maltraitance

Il y a quelques jours, une maison de retraite de Bayonne a été fermée pour maltraitance envers ses résidents. La liste des faits reprochés donne la nausée : coups portés aux personnes âgées par la directrice, sous-alimentation, contention, hygiène déplorable, administration de médicaments périmés. Une salariée de l’établissement a expliqué qu’elle était consciente de cette maltraitance mais qu’elle avait trop peur de la directrice, peur de perdre son emploi si elle la dénonçait. Elle était donc obligée d’accepter cette maltraitance, elle n’avait pas le choix.

Ce matin, j’entends qu’il existe un service d’écoute téléphonique pour les salariés qui vivent la souffrance au travail. L’une des responsables raconte que les « managers »  sont coincés : les ordres viennent de plus haut, ils sont contraints à la maltraitance envers les subordonnés, sinon, ils risquent de perdre leur emploi, ils n’ont pas le choix.

Adolf Eichmann, responsable de la logistique de la solution finale, lui non plus  n’avait pas le choix. C’est ce qu’il a expliqué lors de son procès à Jérusalem. Bien que haut fonctionnaire du régime nazi, il devait appliquer les ordres. Il ne voulait pas perdre sa place et risquer de ne plus pouvoir subvenir aux besoins de sa famille.

Si tant de gens « n’ont pas le choix », c’est peut-être parce qu’ils se sentent isolés. Je suis certaine qu’ils sont malheureux, qu’ils souffrent eux aussi (enfin, pour Eichmann, tout de même, j’ai des doutes). La contradiction entre ce qu’ils ressentent et la nécessité de se conformer aux attentes est certainement déchirante. Et si personne ne les écoute et ne vient leur dire « vous n’avez pas à supporter ça, je vous soutiens »,  la dénonciation de l’intolérable situation qu’ils vivent leur paraît infiniment plus suicidaire que l’acceptation d’une souffrance subie à travers eux et par eux. C’est parce que, comme le disait Epictète, la peur des choses est plus effrayante que les choses elle-même. Nous avons peur de la peur.

Que répondre à ça ? Puis-je jurer que j’aurais eu moi le courage de m’affronter à la directrice, le courage de refuser des mesures insupportables pour mes subordonnés, de ne pas « suivre les ordres ». Je n’en sais rien, bien entendu, je sais juste que mon seuil de tolérance à l’humiliation, à l’indignité, aux mauvais traitements est vite atteint. Mais, pour reprendre les propos d’un de mes amis, « celui qui pense qu’un individu seul n’a aucun pouvoir de nuisance n’a jamais passé de nuit avec un moustique » ! Et surtout, nous devons tous nous interroger sur l’apparente disparition progressive des solidarités qui fait accepter à des personnes des situations indignes. Imaginez que tous les aide-soignants de la maison de retraite de Bayonne, soutenus par un maire, un syndicat, une association, que sais-je,  soient allés voir ensemble la directrice  pour qu’elle cesse ses pratiques ? Imaginez que tous les cadres de France Télécom aient écrit une lettre ouverte pour dénoncer des mesures iniques? Où sont passés les réseaux de solidarité ?

Le manque de reconnaissance abyssale vécu par les personnels des maisons de retraite, sous prétexte que leur travail ne demande que peu de qualifications (tu parles !) alors qu’ils effectuent un travail admirable (essayez de vous imaginer accompagnant une personne âgée et fragilisée aux toilettes), le manque général de reconnaissance, explique probablement et en grande partie ce désarroi. Un désarroi dangereux, néfaste, toxique pour nous tous.

Les solutions avancées par les pouvoirs publics me laissent perplexe : pour les maisons de retraite, dit-on, les petits établissements (moins de 25 personnes) ne subissent pas les mêmes contrôles réguliers de la DDASS que les autres, subventionnés par les collectivités. Résultat, il faut favoriser les grosses structures. Ah bon ? C’est juste un problème de contrôle ?

Darcos lance un plan d’action contre la souffrance et le stress au travail dans les entreprises de plus de 1000 salariés. Ah bon ? On pourra venir raconter ses malheurs, on aura un soutien psychologique et puis ensuite ? Et si on est dans une entreprise de 999 salariés, tant pis !

Et pendant ce temps là, les medias s’occupent des vrais problèmes : Frédéric Mitterrand a-t-il couché avec des petits garçons, Polanski a-t-il violé une adolescente il y a 35 ans ? Chacun y va de son avis, chacun a son mot à dire… c’est fou le nombre de gens qui ont partagé la couche de ces messieurs et qui n’hésitent pas à se prononcer. Ca me rappelle l’affaire Clinton-Lewinsky qui avait monopolisé les médias du monde entier pendant des mois. 

Lorsque l’halali se déchaîne ainsi pour des histoires de moeurs qui ne concernent que quelques personnes, j’y vois deux raisons : c’est, de la part des plus faibles, une façon de cracher le venin du ressentiment qui n’a pas de place ailleurs pour s’exprimer et de la part des plus puissants un moyen de faire oublier les vrais problèmes.
 

5 Réponses à “L’obligation de maltraitance”


  • Chère Laurence,

    Je suis tout à fait d’accord avec toi sur le fond de ton billet d’humeur et je penses tout comme toi que le manque de reconnaissance et de formation des soignants est un problème central.

    Je ne penses pas par contre qu’il faille parler d’une disparition des solidarités : ce type de dérive n’apparait heureusement que de façon très marginale et la plupart des structures sont, comme dirait Winnicott, « suffisamment bonnes ». Je ne crois pas non plus que l’isolement des soignants soit, le plus souvent, une explication. Ce sont des notions très sociologiques pour un phénomène qui me parait avant tout relever de la psychologie et/ou de l’existentialisme.

    La question du choix est par contre, là je suis entièrement d’accord, au centre du problème. La maltraitance intervient dès lors que les individus n’ont plus de liberté, sont sans alternatives possibles, dans une impasse. Alors la volonté disparait.

    Des travaux de psychologues ont montré combien il était facile de mettre quelqu’un en position de soumission (pour Eichmann, j’ai des doutes aussi… mais à relire : W. Reich, psychologie de masse du fascisme).

    Alors, comme tu le laisses entendre, le problème est effectivement à rechercher du côté du « plus haut ». Dans cette maison de retraite de Bayonne, à France Télécom, dans tant d’autres situations où de la maltraitance ou de la violence apparaissent, le problème vient généralement de ceux qui ont fonction de direction, en ce qu’ils ne laissent plus la possibilité aux individus de liberté de choix (A relire aussi, « Matin brun » de Pavloff !), et donc d’être en conditions suffisantes pour maintenir une position relevant de l’éthique.

    Alors formation des soignants, oui je suis pour, mais que devrait-on dire de la formation de nos « élites » qui ont fonction, à des niveaux divers, de cadres ! On ne peut pas jeter la pierre aux soignants qui ne savent/peuvent plus réagir à ce qu’on leur fait subir en le dénonçant, ils sont souvent pris depuis longtemps dans un travail de sape qui ne leur en laisse pas la possibilité. Ils sont tout autant maltraités que ceux qu’ils maltraitent.

    Quand à ce que les médias peuvent en faire… ça c’est ton domaine !

    J’aime bien la phrase d’Epictète…

    Amicalement

    Pierre-Yves

  • Les événements dans la maison de retraite de Bayonne ont suscité différentes réactions d’indignation. On cherche à punir les fautifs, à faire respecter la loi, à renforcer les mesures de contrôle, etc….Mais, cherche-t-on à comprendre comment on peut en en arriver là? À trouver les causes de cet échec de société?
    La comparaison avec le régime nazi a de quoi faire réagir. Mais elle a le mérite de pousser la réflexion plus loin, justement pour remonter aux racines du mal…et ces racines sont nombreuses. D’abord une vision de la personne qui la déshumanise. On devient une sous-personne quand on est vieux, malade et surtout si on est atteint d’une pathologie de type Alzheimer. Une personne «déconnectée» qu’il faut «encadrer». Cette vision de notre société influence les politiques, les lois et les règles qui régissent les établissements et induisent chez les directions et le personnel une perception de leur rôle qui ressemble davantage à du contrôle qu’à de l’accompagnement de confiance.
    Ensuite, qu’on ne s’étonne pas de voir se multiplier les «unités fermées, renforcées et sécurisées» où la vie est compartimentée, où les droits fondamentaux sont devenus des privilèges. Qu’on ne s’étonne pas de voir les services organisés comme s’il s’agissait d’une chaîne de montage dans une usine. Qu’on ne s’étonne pas de voir ces lieux fonctionner comme des prisons avec du personnel, sélectionné et formé comme des gardiens de sécurité.
    Ensuite, il y a la distribution du pouvoir exercée par la sacro-sainte hiérarchie. Le personnel est identifié par un uniforme ayant la couleur en fonction de son grade. Au bas de l’échelle, se trouve donc l’aide-soignant. Sans statut, sans reconnaissance, sans pouvoir et sans rémunération adéquate. Où prendra-t-il son pouvoir? Évidemment sur la personne la plus vulnérable, malade et non-conforme aux attentes du systeme. Son rôle sera de la faire entrer dans le moule, de la surveiller et surtout, de s’assurer de ne pas la laisser s’échapper. Il est démontré que des personnes âgées dans les maisons de retraite souffrent et meurent du «syndrome de glissement», très souvent engendré par la perte de contrôle sur sa vie, par le sentiment d’enfermement, par l’impuissance, etc.
    Ces données sont connues et pourtant, on continue d’enfermer sous prétexte qu’on a la responsabilité de les surveiller. S’ils sortent, ils pourraient s’échapper et nous serions punis…un bon établissement, c’est celui qui compte le moins de fugues…

    Tout cela pour dire que l’aide soignante et la directrice représentent le dernier maillon d’un système malade. Mais, cela ne les soulage pas de leur responsabilité personnelle. Cette situation démontre une fois de plus qu’individuellement, nous pouvons contribuer à une horreur collective en ayant l’impression de faire simplement notre travail. Malheureusement, on ne mesure pas les effets…à l’intention!

    Nicole Poirier
    Trois-Rivières, Québec

  • A la lecture de ton billet « l’obligation de maltraitance » je constate qu’il y a une continuité dans tes rubriques et tes indignations, à laquelle je suis très sensible: ne plus accepter l’indifférence du monde. Je suis aussi sensible que toi au manque de solidarité. Cela se remarque par de nombreux indices comme par exemple la dégradation des biens publics (les téléphones publics, les bornes interactives etc…. ) c’est pire encore dans les pays anciennement colonisés ou émergents comme la Guyane ou le Brésil, ou les pays pauvres. L’individu est devenu seul maitre à bord mais de manière illusoire car il ne compte plus, il tombe dans l’anonymat, se marchandise n’a plus de valeur au sein d’une société qui brade son savoir-faire, sa qualité, son expérience, ou son humanité tout simplement. Il est relégué comme tous les produits jetables que notre société fabrique. Bref je m’égare sans doute mais c’est ce lien que je retrouve en filigrane dans tous tes textes. Ceci étant, lorsque je visite des lieux comme les iles du Salut, je mesure combien la morgue et le mépris de la personne humaine, au nom de l’efficacité, du droit, de la morale, ne datent pas d’hier. Les Iles du Salut au large de la Guyane, sont au nombre de trois: l’ile du Diable ou Dreyfus a séjourné 5 ans dans un isolement total, l’ile Royale et l’Ile Saint Joseph ou se trouvait le bagne. Pratiquement impossible de s’échapper de ces bagnes. Ils ont été fermés fin 1947 et depuis la nature a repris ses droits. Je t’assure que cela donne le frisson. On ressent l’humiliation, la dureté de la vie toute tournée vers la pénitence. Il y a bien une petite église, un hôpital, mais on sent que très vite la réinsertion n’a plus été une priorité de ces lieux.

  • Laurence! Such awful events, and profound thoughts, reveal the fundamental dilemma of human existence. The greatest struggle in our lives is to be free and independent, and to have ‘free will’ – and yet we love to live and must live as social beings, dependent on our relations with each other.

    In my long travels around the world, from slums to palaces, and reading through libraries of stories and studies, my greatest amazement has been to discover how many ways there are to live. Currently I’m reading Beowulf, an famous old English (Anglo Saxon) poem of pagan, slaughtering tribes whose one glory was winning battles in murder and mayhem, and one joy gold cups and ornament, and the poems that celebrated victories. This was Europe little more than 1500 years ago.

    I was walking with a gay male friend of my daughter’s in Hyde Park yesterday, discussing what group was next for persecution, when I found myself saying that from my experience there was no ‘normal’ way of life. There are only societies of a multitude of different kinds. And to be free within these societies, to express some independent view, or adapt some alternative way of life, has always been undertaken at enormous cost to the individual.

    So it is with the small groups that make little worlds of their own, like the retirement homes you mention – once a ‘society’ is established, with your role in it determined, how do you escape? To escape, you have to value – and believe in – your own independent view with a fervent passion. Sometimes we call these people artists, or intellectuals, or whistleblowers – or rebels and revolutionaries. It helps these latter causes if there are alternative little societies in which they can find a place: « the artists », « the intellectuals », « the revolutionaries » etc… If there is no such group for you to identify with, you will be totally alone: and what a spychological trauma that will be! Your self-confidence has to be massive to achieve it.

    And even when you are there, out, free and self-expressed, you will be so eager to be recognized, accepted and even lauded! And seeking a new role in some other group.

    I’ve been exchanging thoughts with a Romanian friend about the significance of the new Nobel Prize for Literature, given to Herta Müller, who writes about the evils of the Romanian KGB, the Securitate. She argues it is fundamemntally a prize for the anti-communists, and that communism is special because it spreads ‘like a cancer’, metastasing from place to place. I thought that it wasn’t alone; I wrote to her:

    ‘I am constantly amazed by the thousand terrible ways in which people can act, alone or in groups. Communism was just one formula which encouraged terrorism in its security forces and otherwise – fascism did the same. And terrible things continue to be done under many different banners all over the world. Look at the Lord’s Resistance Army in Uganda, for example – whatever do they believe in, what are they achieving, wounding and slaughtering children, recruiting them for war?

    ‘Deep down we all seem to be frightened of one another, and at any excuse we will group together to attack ‘the other’, be they non-communists, communists (like the McCarthy witch hunt in the US), jews, moslems, hindus, sikhs, immigrants, any perceived ‘enemies’ or those who are ‘not us’. And individual men (it is usually men) commit a million murders over some lust or argument, boys slaughter other children at schools (Columbine)… And the suicides – recently in the UK of two young girls walked out of a care home and jumped off a bridge, their unhappiness was so profound. And we war, war, war… Why, why, why?

    ‘It’s such an unhappy planet, with such joy and beauty and love available to us!! We animals, human beings, homo sapiens non-sapiens, desperately need to find a ways to be happy with and care for each other – and for our little planet. What can we do?’

  • @Robert : waaaooo ! Quel commentaire magnifique ! Je partage ton point de vue sur le déchirement entre d’un côté tenter de se conformer au modèle de société dans lequel nous nous trouvons, de faire comme les autres pour être avec les autres, et de l’autre faire entendre sa voix, manifester sa différence quand on sent que quelque chose cloche (=ne fonctionne pas), quand une petite voix nous dit ‘ce que je vois, ce que j’entends, ce que je sens, ce que je vis, ça ne me convient pas’. The story of many lives, isn’t’ ? C’est pour ça que toute mon admiration va à ceux qui résistent, à ceux qui luttent de façon non-violente, à ceux qui tentent de changer des structures, des modèles inadaptés. Et qui, une fois parvenus à leur sommet, n’oublient pas le chemin. Ils sont rares, mais ils existent. Et le sommet n’a pas besoin d’être très élevé, ni très glorieux… il suffit parfois de pas grand chose. Ca demande de l’attention, de la vigilance et beaucoup de courage.

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