Pourquoi la machine ne libère-t-elle pas l’homme?

Hier, je suis allée à la bibliothèque de mon quartier pour emprunter Journaux, de Sylvia Plath, sur les conseils de Martin Page. Je sens que je vais me plonger dans un univers sensible passionnant, mais ce n’est pas de ça dont je veux parler ici. Quoique…

Je pensais que la bibliothèque, la maison des livres représenterait l’un des derniers bastions de l’échange humain, un lieu où la machine ne pourrait pas remplacer l’homme. Avec le marchand des quatre saisons, le bistro du coin, et le kiosque à journaux. Je veux dire des lieux que l’on fréquente régulièrement, où les êtres humains à qui vous demandez un service, vous apportent un petit supplément d’âme: « Essayez les figues, elles sont délicieuses, j’en ai fait une tarte hier, c’est bon, mais le fruit seul, c’est encore meilleur » ou « Tiens, voilà ton café, dis donc, qu’est-ce-que tu lis de beau aujourd’hui, t’es comme mon père, toujours plongée dans un livre ! » Certes, j’ai peut-être une relation privilégiée avec certains commerçants de mon quartier, comme tous les clients fidèles, je suppose. Mais bon… j’aime bien ces petits échanges anodins qui tissent une toile plus palpable que celle du web.

Donc, je veux emprunter un livre et là, surprise, le préposé à l’emprunt me montre du doigt, sans plus d’explications, les bornes automatiques. Je comprends que, comme les caissières des grandes surfaces, il faut passer sa carte et le livre au rayon laser. J’avoue mon léger désarroi sur le dispositif, à l’idée que le livre est ramené au rang de la boîte de petits pois. J’ai un peu galéré pour trouver dans quel sens et surtout à quelle vitesse il fallait passer la carte (« doucement, comme au supermarché », m’a-t-on expliqué). Et puis, il fallait en faire des manip: d’abord passer la carte, puis tapoter l’écran tactile de la machine pour lui confirmer que tout va bien (oui, c’est bien mon nom qui apparaît sur l’écran, oui j’ai emprunté deux autres livres dans une autre bibliothèque et non, je n’ai pas de retard), puis poser le livre, le retirer, imprimer un petit papier. Ca me semblait beaucoup plus simple quand je le tendais au préposé à l’emprunt qui, parfois (pas toujours, c’est vrai) se fendait d’un petit commentaire et/ou d’un sourire.

Après la RATP, où l’on achète ses tickets à une machine en faisant tourner une roue de la fortune, après la poste où l’on pèse soi-même ses lettres, c’est donc au tour des livres. Si au moins l’idée était de libérer le préposé à l’emprunt d’une tâche certes un peu rébarbative pour le transformer en conseiller-écoutant… ce serait merveilleux! Guide de livres, ce serait sûrement plus enrichissant pour tout le monde. Mais j’ai bien peur qu’une fois de plus, le but de la manoeuvre soit d’éliminer peu à peu de l’humain (ça coûte cher, ça râle, l’humain, alors que la machine…). Je me demande à chaque fois comment ce tissage humain de plus en plus lâche, ces mailles de moins en moins serrées, va évoluer.

A la bibliothèque, devant la machine, ayant mis un peu de temps à comprendre son fonctionnement, j’ai eu l’impression de passer du côté des vieux, dépassés par la technique. Dans ces moments là, je me demande toujours comment sera la vie dans 30 ans, quelle interaction existera avec les machines ? Je suppose qu’il ne faudra même plus les toucher, à peine les effleurer, les contrôler par la pensée peut-être, mais pas n’importe quelle pensée, une pensée formatée. Avec ma façon d’associer anarchiquement les idées, je sens que la machine ne cessera de me répéter « Error » ou « Failure » à moins qu’à cette époque, elle ne me parle en chinois. Un droïde viendra à mon secours en me reprochant de ne pas avoir bien réglé mon dispositif portatif de dialogue. Où seront les êtres humains ? Que feront-ils ?  Quand j’étais enfant, j’imaginais que peu à peu, les machines allaient faire le sale boulot toutes seules (creuser, construire, fabriquer les produits industriels) et que les êtres humains seraient libérés de ces tâches rébarbatives, qu’ils auraient du temps pour lire, écrire, danser, jouer, rêver, peindre, modeler, sculpter, cuisiner, fabriquer des belles choses, aimer, bien sûr… enfin, je pensais que les corvées seraient réservées aux machines et tout ce qui est agréable aux êtres humains. Oui, je sais, c’est très naïf et cette pensée aurait dû me quitter depuis bien longtemps.

Je suis rentrée chez moi, un peu déconfite, et les premiers mots de Plath, sur la plantation des  fraisiers, m’ont transportée loin de ce monde cruel.

2 Réponses à “Pourquoi la machine ne libère-t-elle pas l’homme?”


  • pierre-jean (jean-pierre)

    Cette histoire de la machine qui remplace les rapports humains tellement nécessaires et irremplaçables me fait penser à ce livre que je n’arrive pas à commencer tant le sujet me semble pessimiste. Il s’agit d’un livre de George Steiner dont le titre m’inspirait, Dans le chateau de Barbe Bleue.

    Mais je crains de me mettre à lire plus avant ce livre, j’ai peur d’y perdre ma foi dans la vie et dans les hommes car le sujet porte sur la défaite de la culture par rapport à la technique depuis les Lumières, alors, je retarde le début de la lecture, redoutant ce qu’elle m’apprendra sur la défaite de l’humanité à aller plutôt vers le bien et l’humain, alors que la fuite en avant vers des progrès technologiques de plus en plus sophistiqués, course en avant inévitable, semble être à terme complètement pervers.

    La dernière porte du château de Barbe Bleue (qui représente les progrès parvenus à leurs fins ultimes, si tant est qu’il y ait un terme aux progrès) nous révèle en effet ce qu’est la réalité.

  • Laurence,

    Tout est vraiment question d’âge ma petite Laurence car Léonard (11ans 1/2) me disait pas plus tard que dimanche dernier que ce nouveau système pour enregistrer soi même ses livres empruntés était bien plus pratique que l’ancienne manière et avait l’avantage d’avoir un petit ticket récapitulatif avec la date à laquelle les rendre.

    Il paraîtrait, dixit les bibliothécaires, que cela ne supprimera pas d’emploi car ils seront affectés à d’autres tâches.

    Donc, peut être ton droïde est en cours d’élaboration.

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