La souffrance au travail

Soirée télé hier, conscience professionnelle oblige ! Sans rire, j’étais curieuse de voir le documentaire de Jean-Robert Viallet, « La mise à mort du travail ». Je suis restée scotchée sur mon canapé, je n’en ai pas raté une miette, c’est un film remarquable, une excellente réalisation… au service d’un sujet éprouvant, parfois hallucinant,  certainement nécessaire. Avec une question majeure : comment en sommes-nous arrivés là ? Comment pouvons-nous accepter de vivre dans un telle société ? Quand allons-nous dire non ? Et surtout comment ? Qui va fédérer le mécontentement ? La frustration va-t-elle aboutir en suicide collectif, en révolte, voire en révolution ou allons-nous trouver le moyen de changer sans trop de dommages les conditions de vie de tous ceux qui, sur la planète entière, pâtissent de l’effroyable système économique que nous avons mis en place.

Je suis en colère, comment en serait-il autrement ? Comment supporter de voir tous ces gens souffrir, tous ces gens qui aimeraient faire leur boulot dans l’enthousiasme plutôt que dans la douleur et l’humiliation.  Un seul chiffre : savez-vous qu’une caissière soulève une tonne de marchandises par heure ?? Les troubles musculo-squelettiques sont inévitables. Et ce n’est rien à côté du climat de terreur qui règne un peu partout. Ouvertement dans certains lieux, plus insidieusement et sous couvert de « challenge » collectif ailleurs.

Quand j’étais collégienne, la prof de géo m’avait envoyé au cinéma voir « Comment Yukong déplaça les montagnes », de Joris Ivens et Marceline Loridan,  un film en quatre volets sur la Chine de Mao. C’était un peu indigeste pour mes 12 ans, mais une chose m’avait frappée : l’autocritique permanente des Chinois, de l’enfance à l’âge adulte. Une séquence se déroulait dans un lycée où un élève avait cassé une fenêtre en shootant avec un ballon. La directrice lui avait demandé de faire son autocritique en public, de dire en quoi son acte était néfaste pour la société et quelle piètre opinion le président Mao aurait de lui.  Et bien nous en sommes là. Quoique j’hésite, je ne sais pas trop si ça se rapproche du climat de la Chine communiste des années 60 ou de la confession religieuse où l’on doit avouer des péchés que l’on n’a même pas commis pour obtenir un pardon condescendant. Dans le monde de l’entreprise, chacun doit aujourd’hui se fustiger et faire son autocritique pour corriger ses multiples défauts, pour le bien de la société, pour qu’elle soit toujours plus compétitive.  Et tout ça, évidemment n’est pas au service des gens qui font le boulot, mais au bénéfice des actionnaires. Mes propos semblent s’inscrire dans un registre caricatural anti-capitaliste. Pourtant, je me contente de décrire une réalité. Pour une fois, il ne s’agit pas que de discours, ça se passe sous les yeux des spectateurs. Les managers d’une multinationale de pose de pare-brises sont si fiers de leur entreprise qu’ils n’ont pas hésité à se laisser filmer dans toute une série de situations plus hallucinantes les unes que les autres. Le call center de l’entreprise en est le centre névralgique. Sérieusement, comment débiter un texte calibré à un client stressé, dans un temps minuté, 8 heures sur 8, sans craquer, sans se lasser, sans se soucier de l’humain à l’autre bout du fil ? L’un des managers explique à ses salariés que s’il va bien leur payer les heures sup, il regrette d’avoir à le faire parce que ça signifie qu’ils n’ont pas réussi à mieux s’organiser et il aurait été préférable que l’entreprise fasse davantage de bénéfices.

Il est vraiment temps de se demander si nous avons besoin de tout ce que ce monde nous offre soi-disant pour notre bien-être. Voilà plus de 70 ans que Chaplin a décrit la folie du monde industriel dans « Les Temps Modernes ». Charlot, qui travaille sur une chaîne de montage et doit subir divers mauvais traitements dans son entreprise (rappelez-vous de ce symbolique gavage alimentaire), fait une dépression nerveuse et se retrouve au chômage. Après plusieurs péripéties dans ce monde cruel, il finit par prendre la route avec sa compagne vers un avenir meilleur. Allons-nous à notre tour laisser tomber ce jeu de fous et prendre la route ? Est-ce la seule solution ?

4 Réponses à “La souffrance au travail”


  • A la lecture de ce billet, je me suis senti obligé de réagir.

    En effet, la combinaison des effets de mode (comme pour le soudain élan écologique purement irrationnel qui remue les foules depuis deux ans ou le consensus anti-banquier qui s’est opéré depuis la diffusion par les media de la version officielle de la pensée unique sur le mécanisme qui la sous-tend) et du syndrome du verre à moitié vide (qui conduit les analystes sans objectivité à ne présenter en général qu’une vision des choses, en oubliant la vision opposée, et en privilégiant en général la version spectaculairement catastrophiste) conduit sur le sujet du travail et de la sociologie afférente à ne montrer que le mal, et à oublier de voir le bien.

    Or, dans l’orientation prise par le monde du travail depuis l’arrivée de la pensée Keynesienne et de son corollaire Taylorien, il serait tendancieux d’oublier que certains individus voient leur situation significativement améliorée, et même, on peut l’affirmer, trouvent un bonheur grandissant.

    Pour le démontrer, je m’appuierai sur mon exemple personnel.

    En tant que Manager, il m’est demandé chaque jour de mettre mes collaborateurs sous pression, et d’employer toute méthode, avouable ou non dans l’univers du politiquement correct, pour favoriser le transfert du profit du travail (et donc des travailleurs) vers le capital (donc les actionnaires).

    Eh bien force est de constater que cela m’emplit de joie, voire d’allégresse, et que cela contribue à faire de moi un homme heureux.

    En effet, quel plaisir peut surpasser celui de dénigrer les résultats d’un collaborateur compétent, au simple motif qu’il aurait pu faire mieux, car on peut toujours faire mieux, tout en sachant que cela va le désespérer et créer un besoin viscéral de se tuer à la tâche pour faire encore et toujours mieux ?

    Quel joie peut être plus intense que celle de manipuler les autres avec succès, et d’en être récompensé par le système ?

    Quel scénario peut donner un sentiment de pouvoir plus grand que celui qui consiste à jouer avec la carrière, l’activité, le temps des individus, en ayant pleine et entière capacité à dicter leur comportement au travail, et même en-dehors de celui-ci ?

    En effet, quelle intense satisfaction que de se savoir en position de pouvoir, d’en user, d’en abuser. Pas parce qu’il le faut, mais parce que l’on peut. Tout simplement.

    Et, cerise sur le gâteau, cette joie s’accompagne de signes évidents de reconnaissance : stock options, primes, promotions… et pour les meilleurs, un service, une direction, voire un site de production à délocaliser ou dans lequel faire des coupes franches budgétaires et des réductions drastiques d’effectifs. Quel terrain de jeu, quel magnifique laboratoire comportemental, quelle source de multiples petits bonheurs en perspective pour ces meilleurs-là !

    Oui, je le dis haut et fort, ce système rend des gens heureux, et on les oublie trop facilement, à sans cesse s’apitoyer sur le sort des faibles qui n’ont pas eu la ressource personnelle et la compétence pour accéder à ces positions de pouvoir enviables, et enviées.

    Non à la pensée unique.

    Vive l’exploitation de l’homme par l’homme, pour ceux qui sont du bon côté de l’équation.

    Laissons une chance à Darwin, et de la joie à ceux qui savent la trouver.

    Le reste n’est que littérature…

  • Damien, tu me rappelles le personnage principal de « Comment je suis devenu stupide » de Martin Page, dont je ne saurais que trop te recommander la lecture (à moins que ce ne soit déjà fait !) ;-)

  • o:-)… vivre riche dans un pays pauvre me semble toujours préférable que vivre pauvre dans un pays riche…
    mais se lamenter sur la manière dont va le monde est plus stérile
    encore dans un pays riche que dans un pays pauvre sauf à aller au delà des simples lamentations. Je viens d’ailleurs de visionner l’envoyé spécial de ce soir sur France 2 qui traite du tourisme de masse au Groenland. Tourisme qui influe sur les Inuits, sur l’environnement, sur le gaspillage et l’énergie dépensée par ces tours opérateurs chargés transporter des milliers de gogos fricqués. D’autant que si ce tourisme est devenu possible, c’est précisément en raison du « réchauffement climatique », voyez comme le serpent se mord la queue! Bon, alors que faire, sniff!? Decay.

  • Ah je n’ai pas la télé, je vais essayer de le voir sur le net. Le sujet m’intéresse.

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