Vis sa vie

Fitwi, érythréen, 32 ans, a obtenu des papiers et trouvé un travail en Angleterre. Wali Mohammadi, 22 ans, afghan d’origine, est devenu français, travaille comme boulanger à Lille, veut passer le bac et aimerait faire Sciences-Po. Tout va bien, alors? Oui, maintenant, ça va mieux pour Fitwi et Wali mais quelles épreuves épouvantables ont-ils dû surmonter pour en arriver là !

Le premier, dont l’histoire est relatée dans le Monde de mercredi 4 novembre, a passé 6 ans dans l’armée érythréenne où l’enrôlement est obligatoire et sa durée indéfinie (!) depuis 1998. Déserteur, fait prisonnier, il réussit à s’évader, et à quitter le pays. Parcours classique des Africains sans papiers, il entre en Europe par l’Italie, puis la France, Paris, Calais, la jungle de Norrent-Fontes, près de Béthune et enfin l’Angleterre, en passant clandestinement dans un camion frigorifique. Repéré de l’autre côté de la Manche, il est conduit en prison où ses empreintes sont prises. Sauf qu’il n’en n’a pas. Pour éviter le fichage et ses conséquences fâcheuses, il a pris la précaution de se brûler le bout des doigts, à la cigarette, avant de quitter l’Italie. Il passe ensuite plusieurs mois dans différents centres d’hébergement, avant d’obtenir des papiers, non sans peine. Il a beaucoup de chance (!), la plupart de ses compatriotes n’y parviennent pas.

Quant à Wali, après avoir vu sa mère, son père, une soeur et deux frères tués en Afghanistan, il décide de quitter son pays à 15 ans. Il parcourt des milliers de kilomètres, de Kaboul à Calais (j’essaye de voir quelle distance il y a entre Kaboul et Calais via google map ou viamichelin mais, évidemment, il n’est pas prévu d’aller faire du tourisme là-bas et ça ne marche pas pour cet itinéraire !). A pied, en bus, caché dans les toilettes des trains… par tous les temps, et on imagine, tous les dangers. Recueilli par une famille de Coulogne dont le père est président de la section locale de la ligue des droits de l’homme, il a fini par se faire une place en France. Des papiers, des études, aujourd’hui la citoyenneté française et il a même réussi à faire venir son jeune frère ici. Il raconte son histoire dans un livre qui paraît aujourd’hui, De Kaboul à Calais, et si j’ai bien compris, il veut utiliser les bénéfices pour aider à bâtir un orphelinat en Afghanistan. 

Pour ces deux « belles » histoires à l’issue heureuse, combien d’autres tragiques ? Une fois de plus, j’ai bien conscience qu’il est facile de s’interroger au chaud, devant le clavier de mon ordinateur… j’y pense et puis j’oublie. Sauf que j’y pense tous les jours, et que tous les jours je me demande combien de temps nous allons laisser faire. Aujourd’hui, ce sont les gens du Nord et de Calais qui s’y collent puisque la situation géographique les place en ligne de front. Ne supportant pas de voir tous ces gens errer sans but, sans repas, sans lit et sans hygiène, ils sont nombreux à recueillir la misère du monde. Cela nous concerne-t-il moins parce que nous ne vivons pas aux frontières ?

Je rêve souvent et je me prends à imaginer le retour de l’émission « Vis ma vie »… à ma sauce, bien entendu ! Vous vous souvenez ? Ca se passait sur TF1, un programme présenté par Laurence Ferrari. Le temps du tournage, les participants empruntaient la vie des autres, ils changeaient de métier ou de situation de famille. C’était évidemment très artificiel, et surtout destiné à faire du spectacle, mais c’était un premier pas vers ce que mon amie Nicole Poirier appelle un « exercice d’empathie ». Je rêve de ça : Besson et/ou Sarkozy sur les routes, de Kaboul à Calais, sans papiers, sans visa, anonymes, bien sûr.

Dans le film « Le Jour d’Après », où une glaciation de l’hémisphère nord impose aux survivants une fuite vers le sud, les autorités mexicaines ouvrent leurs frontières et accueillent les migrants américains. Message optimiste et probablement naïf, où l’auteur imagine que les habitants du sud ne rendront pas la monnaie de leur pièce à ceux du nord.

« On ne peut pas accueillir toute la misère du monde », a déclaré un jour Michel Rocard avant d’ajouter « mais nous devons en prendre notre part ». Hier, à l’occasion de l’anniversaire de  la chute DU mur (celui de Berlin, of course), un reportage dressait un état des lieux des différents murs que les états bâtissent pour se protéger : frontière USA-Mexique, mur de Gaza, ou encore le mur barbelé de Melilla, enclave espagnole au Maroc. Ce dernier est spécialement raffiné : double grillage en acier résistant aux sécateurs,  les migrants clandestins africains en sont les victimes lors de leurs tentatives pour passer la frontière. Ce mur blesse, fait saigner, arrache la peau. Les murs que nous bâtissons sont-ils la réponse à la misère du monde ? Combien de temps allons-nous repousser les assauts de ceux qui souffrent de la guerre, de la faim et très bientôt des conditions climatiques ?

Je me souviens d’une photo de Reza. Un jeune Afghan, à la frontière du Pakistan, quittant son pays, y jetait un dernier regard. L’exil ne va pas de soi dans ses yeux là, il est clair qu’il ne part pas de gaieté de coeur.

2 Réponses à “Vis sa vie”


  • « La protestation d’un seul n’a guère d’effet, mais celles, simultanées, de nombreuses personnes produisent des miracles. » Peter Benenson, Fondateur d’Amnesty International.

  • bravo laurence, je vois que vous êtes qqun d’engagé et vous avez une sensibilité envers des gens qui ne sont pas comme vous.
    j’admire votre patience. bon courage cordialement wali.

Laisser un Commentaire




réflexion en partage |
REFLEXIONS |
MDB COURBEVOIE LA ... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | conscienceveil
| Recherche d'emploi
| chacun notre histoire