Programmer le hasard

Dimanche matin, en prenant mon petit déjeuner, j’ai écouté Nicolas Philibert sur Inter (interrogé par Laurence Garcia, pour Ecletik). Nicolas Philibert est réalisateur de films documentaires, dont le plus célèbre (mais pas le meilleur, selon moi) est Etre et Avoir, consacré à une classe unique (de la maternelle au CM2), à Saint-Etienne sur Usson, en Auvergne. De Philibert, je retiens tout particulièrement deux films Le pays des sourds mais surtout La moindre des choses, tourné à la clinique psychiatrique de la Borde, en 1985. Au cours de l’été, pensionnaires et soignants préparent le spectacle qu’ils joueront le 15 août. En dehors de ses qualités d’écoute, d’attention, de subtilité, une chose m’avait beaucoup touchée : au fur et à mesure du film, on oublie qui est « fou » et qui est soignant. Je ne dis pas que les soignants ont l’air aussi « fous » que les pensionnaires, je dis juste que ce qui finit par l’emporter, c’est ce sentiment d’universalité, d’humanité, au-delà des différences de comportements des uns et des autres.

Dans son entretien diffusé ce matin, Philibert a insisté sur la part de tâtonnement, de droit à l’erreur dans la réalisation d’un film. « Je fais des films à partir de mon ignorance et non pas comme quelqu’un qui viendrait affirmer des certitudes », dit-il. Plus tard, il ajoute « Le cinéma que j’aime pratiquer, c’est inventer le film en le faisant ». Le genre de propos qui fait tilt, qui fait mouche, qui fait du bien, qui me fait sortir à voix haute, toute seule dans ma cuisine un « yes » réjoui ! Parce que c’est exactement ce que je pense et pourtant, je me sens souvent fautive de penser ça. Je blâme mon manque de confiance en moi, je me dis qu’un « vrai » réalisateur sait où il va. Certes, j’avais déjà entendu quelqu’un s’exprimer là-dessus : « un réalisateur, c’est quelqu’un qui doit donner l’impression de savoir exactement ce qu’il fait, où il va, même si ce n’est pas le cas… et c’est rarement le cas! ». 

C’est vrai qu’il y a souvent confusion entre d’un côté le tâtonnement, les questions innombrables qui se posent au fur et à mesure de la réalisation d’un documentaire, et de l’autre l’absence de point de vue. Or, ça n’a rien à voir. S’il y a une chose certaine, à mon sens, c’est le désir, le besoin de faire tel ou tel film parce qu’on a envie de comprendre. Il y a toujours un point de vue, même si, parfois, il est maladroitement exprimé. On se place forcément quelque part quand on observe, quand on cherche à comprendre, on part forcément de soi, de son expérience. Mais avoir des certitudes sur le contenu, sur le message, avant de tourner, au fond, c’est presque suspect et c’est refuser d’être ouvert à l’autre, d’être curieux de l’autre. Et ce, même si la sensibilité oriente le regard.

Je raconte tout ça, parce que je suis souvent découragée par la phase d’écriture des films et surtout celle des « pitches » où nous faisons l’argumentaire de notre désir de film. Il faut décrire le propos, le contexte dans lequel il s’inscrit, élaborer un synopsis, pour convaincre producteur et diffuseur de l’intérêt du projet. Le synopsis, en fiction, je comprends (et encore, j’aimerais bien voir les synopsis de Godard !) mais dans le domaine du documentaire et du reportage, c’est une opération plus aléatoire. Evidemment, il faut bien que les financeurs se décident sur quelque chose et je comprends que notre expérience et nos beaux yeux ne suffisent pas. Mais j’ai souvent l’impression que cette phase très formelle nous interdit certains sujets et formatent la créativité. Il faut être malin, donner à sentir sans trop s’avancer… et faire partager le même désir. Il faut « programmer le hasard’ explique Philibert, en reprenant les propos du médecin fondateur de la clinique de la Borde, Jean Oury. C’est ça, il faut programmer le hasard. Facile ;-)

Ce propos me rappelle celui d’un autre grand du reportage, photographique cette fois, Cartier-Bresson : « Le reportage est une opération progressive de la tête, de l’oeil et du coeur pour exprimer un problème, fixer un événement ou des impressions. » Documentaire, reportage, nombreux sont ceux qui ergotent sur la terminologie sans qu’au final on comprenne bien la différence. Peut-être y a t-il une dose plus ou moins forte de programmation du hasard selon que l’on se situe dans le documentaire ou le reportage ? Toujours est-il que je réfute l’idée selon laquelle il y aurait un point de vue dans le documentaire et pas dans le reportage. Il y a toujours un point de vue… et aussi, une multiplicité des regards (je parle des spectateurs). Et ça, ça rend modeste!

2 Réponses à “Programmer le hasard”


  • On ne programme pas le hasard mais on le prépare ou mieux on doit se préparer à l’accueillir. Tant et si bien qu’il ne faut pas confondre la phase de justification d’un projet auprès des instances quelles qu’elles soient et la réalité du terrain. A cet égard les réalisateurs sont devant des problèmes que rencontrent tous les « créateurs » qui doivent justifier une demande de financement. S’agissant d’un processus comme celui d’un film en devenir, d’un projet de recherche ou d’une oeuvre d’art, ce qui va être accouché risque d’être à cent lieux de ce qui est annoncé. Tout le le monde le sait – même les décideurs. Alors si l’exercice d’écriture peut paraitre vain, il permet au mieux de clarifier ses idées et de se protéger de part et d’autre. Ensuite, advienne que pourra. Lorsque j’ai la chance d’obtenir un financement je m’arrange toujours pour garder une poire pour la soif… ma poire à moi c’est de me risquer sur un terrain nouveau, inconnu, sans garantie de résultats. Souvent c’est raté, mais quand ça ne l’est pas, quel bonheur.

  • ceci dit … en astronomie le mode dit d’observation « serendipity » contredit ce que j’ai commenté précédemment. Il arrive que l’on puisse « programmer » des observations de manière telle que parallèlement au programme qui se réalise, il y ait une « caméra » distraitement en service et dont le but soit d’observer « à coté », un autre coin de ciel… pour rien, juste pour voir… au cas ou….

Laisser un Commentaire




réflexion en partage |
REFLEXIONS |
MDB COURBEVOIE LA ... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | conscienceveil
| Recherche d'emploi
| chacun notre histoire