Le devoir d’effronterie

Ca y est, Eric Raoult a réussi son coup ! Réclamer le devoir de réserve pour les écrivains qui reçoivent un prix littéraire garantissait le tumulte médiatique… c’est gagné. Et c’est tellement grotesque que je me demande s’il n’y a pas ici un coup de billard à trois bandes.

D’abord, un rappel des faits : Raoult, député UMP dont la finesse d’esprit et l’amour des livres ne fait aucun doute, retrouve, dans la pile des « Inrocks » qui traîne au pied de son lit, un papier publié en août dernier, au moment de la parution de Trois Femmes Puissantes. Son auteur, Marie N’Diaye, vient de se voir attribuer le Prix Goncourt. Le député applaudit sans doute à l’annonce d’une telle nouvelle et se réjouit, c’est probable, que Marie et sa famille aient eu la bonne idée de célébrer l’amitié franco-allemande en s’installant quelque temps à Berlin. Son esprit en éveil lui rappelle alors cet article sur l’auteur de Rosie Carpe qu’il avait survolé mais n’avait pas pris le temps de lire attentivement, tant son emploi du temps est chargé. Disposant de quelques instants, il se replonge dans son journal préféré pour savourer les propos de celle qui vient de remporter le prestigieux prix littéraire. Quelle ne fut pas sa déception de constater que les 20 ans de la chute du mur n’avaient joué aucun rôle dans la décision de Marie N’Diaye et de son époux, l’auteur Jean-Yves Cendrey, d’aller vivre à Berlin. Pire, l’écrivain française, peut-être pas assez franco-identitairement correcte pour le député UMP, fustige le gouvernement actuel et explique son exil temporaire en Allemagne en partie par la « monstruosité » de certains de nos gouvernants. C’en est trop pour le député dépité dont le sang ne fait qu’un tour. Il prend sa plus belle plume et se plaint auprès du ministre de la Culture : « Msieur, msieur, c’est pas beau de dire du mal des pouvoirs publics quand on écrit des livres et encore plus quand on reçoit des prix prestigieux. Msieur, msieur, Marie N’Diaye, maintenant, c’est comme Miss France, elle doit pas dire des gros mots sur le président et ses ministres, mon papa m’a dit, ça s’appelle devoir de réserve », écrit, en substance, le député (je m’accorde un devoir de broderie, j’espère que ça ne choque personne).

« Mon devoir est de parler ». Ce sont les premiers mots du « J’accuse », d’Emile Zola. Ecrits dans le contexte de l’affaire Dreyfus, leur portée me semble aller bien au-delà. Le devoir de réserve, notion finalement assez floue, ne s’applique pas à la grande majorité des citoyens, fussent-t-ils lauréats de prix prestigieux. Que je sache, le Goncourt n’a rien à voir avec l’Etat. C’est tellement évident que ça n’a pas pu échapper à Eric Raoult. Alors quoi ? Le député ne vise-t-il pas plusieurs cibles à travers sa lettre ? Les écrivains et leur effronterie, les immigrés et enfants d’immigrés qui devraient se tenir encore plus à carreau que les autres, tous ceux qui l’ouvrent chaque jour un peu plus contre ce gouvernement exaspérant ? Et le destinataire de sa lettre, le ministre de la Culture, n’est-il pas lui aussi dans la ligne de mire ?  Frédéric Mitterrand, depuis qu’il est au gouvernement, semble en brouiller l’image lisse et consensuelle. Les nominations des hommes de gauche (?), c’était déjà difficile à supporter pour les membres de l’UMP, mais Mitterrand et ses moeurs embarrassantes, dont il fait le récit sans honte, c’est la goutte de trop. Le ministre va devoir répondre au député. Comme lui, il le fera par écrit. Chat échaudé craint l’eau froide, il redoute probablement de se laisser emporter par l’émotion. Je lui souhaite bien du courage…. ou plutôt, je l’espère courageux ! Voilà une belle occasion de faire « sonner les vérités comme des éperons ».


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