Faut-il connaître pour aimer ?

Je me suis récemment posée la question avec Rosmersholm,  une pièce du norvégien Henrik Ibsen, mise en scène à la Colline, à Paris, par Stéphane Braunshweig. En fait, je me pose souvent cette question pour tout : la musique, le théâtre, l’opéra, la peinture, les arts plastiques en général… Bizarrement, et je ne sais pas pourquoi, moins pour la littérature et encore moins pour les êtres humains. Pour ces derniers, j’aurais plutôt tendance à dire que c’est le contraire, mais je m’empresse de chasser cette impudente pensée, influencée par la grisaille du jour.

Donc, Rosmersholm. J’avoue : je ne connaissais pas la pièce et je n’en avais même pas entendu parler avant que le comédien Christophe Brault m’apprenne cet été qu’il travaillait le rôle de Kroll, personnage sévère. J’ai même eu du mal à retenir ce nom étrange, Rosmersholm. Il signifie domaine des Rosmer (c’est un nom de famille), c’est là que l’action se situe. Un lieu austère où les Rosmer se succèdent les uns aux autres depuis des générations, une famille de pasteurs, d’officiers et de hauts fonctionnaires. Le propriétaire des lieux, Rosmer donc, a abandonné sa charge de pasteur et se tourne vers de nouvelles idées plus libérales et plus démocratiques. Sa femme s’est suicidée, et il vit une amitié amoureuse platonique avec Rebekka, la gouvernante, une « femme de tête », manipulatrice diront certains. Moi, je n’en suis pas si sûre. Elle essaye surtout de faire souffler un vent nouveau sur le domaine des Rosmer. Mais les grandes idées et les sentiments nobles ne résistent pas au conformisme et l’austérité protestante aura raison du désir de changement. C’est un peu vite résumé, mais c’est l’idée. L’interprétation est magnifique (et je ne dis pas ça parce qu’un de mes amis y interprète un rôle, si je ne le pensais pas, je m’abstiendrais d’écrire là-dessus),  le décor superbe d’élégance et d’austérité. Le texte est lui… surprenant. Peut-être, et c’est pour cela que je me pose la question, parce qu’inconnu, de moi, du moins. Apre, il traduit les déchirements intérieurs des personnages. C’en est parfois pesant. A l’issue de la pièce, je me demandais si cette pesanteur, je la ressentais parce que le texte ne m’est pas familier ou parce que j’avais envie que l’on m’épargne.

La suite m’éclaira.  Car l’intelligence de Braunschweig, c’est de donner à voir deux pièces d’Ibsen en miroir. La deuxième : Une maison de poupée, plus connue. Le personnage de Nora, de prime abord bien plus léger que celui de Rebekka, s’inscrit en fait dans une lignée de femmes sincères, qui aiment la vie, et souhaitent un peu moins de conformisme pour vivre au plus près de leurs convictions. C’est fascinant de voir comment les deux pièces s’influencent, comment Une maison de poupée met en perspective Rosmersholm. Ce n’est pas le résultat d’une analyse rationnelle mais bien d’une sensation, d’une émotion : la deuxième pièce révèle les notes de fond de la première… comme pour un parfum, ces notes olfactives qui persistent longtemps après que le parfum a été vaporisé. C’est également semblable à  la façon dont les couleurs s’influencent les unes les autres dans les tableaux des artistes de l’Op Art, comme Albers ou Cruz-Diez pour ne citer qu’eux : la proximité des couleurs joue sur notre perception visuelle.

Une maison de poupée est plus « facile d’accès » mais Rosmersholm laisse des traces plus durables. Et les deux pièces nous font réaliser qu’Ibsen, comme tous les grands auteurs de théâtre, était un visionnaire, décrivant un monde et des comportements dont les échos persistent aujourd’hui encore dans nos sociétés où le conformisme peut tuer l’élan vital. Pas besoin de connaître, donc, pour aimer. Juste se laisser porter et accepter toutes les émotions.

 

1 Réponse à “Faut-il connaître pour aimer ?”


  • …connaître pour aimer pas sûr en effet… mais mieux se connaître pour mieux s’aimer certainement… si la connaissance enrichit la pensée, elle ne fournit pas la sensibilité source du plaisir que l’on éprouve en face d’une oeuvre d’art… mais cette émotion produit en écho le désir d’aller plus loin, de s’informer, de connaître… la boucle est bouclée. Et puis l’art est aussi un language… je me sens tout de même mieux dans un pays dont je comprends la langue sans que cela ne m’empêche de visiter les autres.

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