Humains, très humains

Véronique Courjault et Jean-Claude Romand… il y a des faits divers qui fascinent. Peut-être parce que malgré leur aspect extraordinaire et leur apparence monstrueuse, ils nous interrogent sur un petit morceau de nous-même enfoui quelque part, très profond. Sur notre dimension irrationnelle, celle qui échappe à toute logique, celle qui nous relie les uns aux autres et qui signe, elle aussi, d’une certaine manière, notre humanité. Enfin, en disant nous, je me doute bien que je vais en choquer plus d’un : « Ca ne va pas, non, je n’ai rien à voir avec Romand ou Courjault, elle débloque Laurence ! », en entends-je déjà certains devant leur écran  d’ordinateur. Bon, admettons que ce sentiment m’appartienne et ne soit pas tellement partagé. Admettons que je projette un peu vite. Mais d’où vient alors la fascination que nous éprouvons à l’évocation de telles histoires ?

Petit rappel des faits : le premier a tué femme, enfants, parents et chien au moment où ses proches allaient découvrir que, pendant 18 ans, il s’était fait passé pour un autre. Il s’était inventé une identité de médecin chercheur à l’OMS alors qu’il n’avait pas dépassé la deuxième année des études de médecine. Pour vivre, il escroquait ses amis et sa famille en leur soutirant de l’argent sous prétexte de placements en Suisse. Pendant 18 ans ! Quant à Véronique Courjault, dont la télévision vient de diffuser l’excellent documentaire de Jean-Xavier de Lestrade, Parcours meurtrier d’une mère ordinaire, elle a tué trois de ses nouveau-nés. C’est en trouvant par hasard les corps de deux des bébés dans le congélateur familial que son mari, choqué, a découvert les faits. En pensant d’abord qu’il s’agissait des bébés d’un autre couple, puisqu’il n’avait pas remarqué les grossesses de sa femme.

Ma première réaction, quand je découvre ce type de faits divers, c’est toujours la même : la sidération. Pas seulement à cause de l’incroyable dissimulation, consciente ou non, dont sont capables certains mais aussi (surtout ?) parce que je me demande comment les proches n’ont eu aucune conscience, aucun soupçon sur ce  que se déroulait tout près d’eux. Non pas que je mette en cause la sincérité de Jean-Louis Courjault, je suis persuadée qu’il dit la vérité quand il explique qu’il n’avait pas remarqué les grossesses de sa femme. « Le déni de grossesse est contagieux », a souligné, au cours du procès le Pr. Israël Nisand, gynécologue-obstétricien de renom. Et d’expliquer comment le corps d’une femme en déni de grossesse, en « refusant » à la ceinture abdominale de basculer sur le devant, participe de cet aveuglement au même titre que l’esprit. Malgré toutes les explications et les témoignages, malgré la bonne foi des proches que j’admets bien volontiers, je trouve vertigineux cet abîme d’inconscience partagée. Ne se rendre compte de rien. Ne pas percevoir des petites bizzareries dans le comportement de l’autre. Ne pas sentir ses bouleversements intérieurs. Qu’est-ce-que cela dit de l’attention à l’autre, de la perception de l’autre ? 

L’épouse de Romand n’a-t-elle jamais eu besoin d’appeler son mari au bureau ? N’a-elle jamais jeté un oeil à la déclaration d’impôts qu’il remplissait tous les ans ? N’a-t-elle pas été surprise de ne rencontrer aucun des collègues de son mari ? N’a-t-elle pas, tout simplement, posé des questions pour comprendre son travail ? Certes, il y a probablement répondu… et avec une certaine intelligence. Car de l’intelligence, pour mener une vie double aussi élaborée pendant 18 ans, je suis convaincue qu’il en faut au moins autant que pour faire des études de médecine.

Comment se fait-il qu’il se soit senti davantage capable de mettre son intelligence au service d’une telle manipulation et d’une telle dissimulation, plutôt que de suivre des études et d’exercer un métier ? Quel blocage psychologique ou quel sentiment d’exception l’a guidé dans cette voie ? Je ne me souviens plus si le procès a répondu à ces questions. Il est probable qu’il se les pose encore lui-même dans le fond de sa cellule.

Quant à Véronique Courjault, son déni de grossesse était si puissant, qu’elle n’a apparemment même pas eu à les dissimuler, puisque elle-même n’en ressentait pas la réalité. Fascinant esprit humain, dont certains aspects sont exacerbés chez une poignée d’entre nous. Il doit y avoir des états de conscience multiples, des strates différentes qui permettent d’être un et un autre, un et d’autres. Et pas seulement chez les criminels, mais aussi… chez nous-mêmes ?

« Moi, je pense qu’un monstre ça n’existe pas », commente la psychanalyste Claude Halmos dans le film de de Lestrade. Le président de la cour d’assises lui, n’en semble pas persuadé, puisqu’il s’acharne à faire répéter le moindre détail des accouchements, incinération et congélation à Véronique Courjault. Le magistrat ne peut visiblement pas accepter que cette femme soit de la même espèce que lui. Personnellement, je ne crois pas non plus aux « monstres humains ». Et je salue le travail de Jean-Xavier de Lestrade dont le grand mérite est, grâce à une reconstitution très subtile des moments forts du procès et à des témoignages d’une finesse et d’une humanité exemplaires de montrer la complexité humaine. Formidables paroles de Jean-Louis Courjault, de sa mère, des avocats Henri Leclerc et Nathalie Senyk où l’on sent que chacun se repasse le film des événements et tente de comprendre… aussi incompréhensible que cela puisse paraître. C’est peut-être ça l’humanité.

1 Réponse à “Humains, très humains”


Laisser un Commentaire




réflexion en partage |
REFLEXIONS |
MDB COURBEVOIE LA ... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | conscienceveil
| Recherche d'emploi
| chacun notre histoire