Tenues de camouflage

Hier après-midi, grande balade pédestre dans Paris. Un peu au hasard, sans anticiper, le nez au vent. Je me suis retrouvée dans la cour carrée du Louvre. J’aime cet endroit, chaque fois différent, en fonction de la lumière. Cette cour me captive, je ne sais pas trop pourquoi, j’y sens une force, une présence énigmatique. En allant vers la Pyramide, j’ai suivi, sans le vouloir, trois militaires déambulant, je suppose, dans le cadre de vigipirate, habillés en treillis de camouflage. Feuilles mortes et mousse des forêts. La mitraillette à l’épaule… enfin quelque chose comme ça, moi et les armes ! Peut-être un famas, c’est ça non, l’arme des militaires ? Toujours est-il que j’ai trouvé leur tenue peu « camouflante ». J’ai imaginé de les rhabiller en « pierres du Louvre et éclats de Pyramide »,  une tenue à la Demy, en mouvement, comme la robe de Peau d’Ane, « couleur du temps », ma préférée. La robe est bleu ciel et des petits nuages de beau temps s’y promènent. Enfant, elle me fascinait… c’est toujours le cas, d’ailleurs. J’aurais bien changé le famas aussi… en quoi… je ne sais pas trop. En sabre laser gris acier ?

J’ai dévoré Les Heures souterraines de Delphine de Vigan, que mon fils a eu la bonne idée de m’offrir pour Noël. Encore un écrivain allié. Allié, pour reprendre l’expression de Martin Page qui lui aussi en fait partie… des écrivains alliés. Delphine de Vigan décrit notre monde à travers celui de l’entreprise et de ses rituels, le tout sur fond de harcèlement moral. « Maintenant, elle se demande si, au fond, Laetitia n’a pas raison. Si l’entreprise n’est pas le lieu privilégié d’une mise à l’épreuve de la morale. Si l’entreprise n’est pas, par définition, un espace de destruction. Si l’entreprise, dans ses rituels, sa hiérarchie, ses modes de fonctionnement, n’est pas tout simplement le lieu souverain de la violence et de l’impunité. » C’est toujours un grand soulagement pour moi (et je suppose pour tous les lecteurs qui partagent les propos d’un écrivain) de voir écrit noir sur blanc des idées, des sentiments dans lesquels je me retrouve totalement alors que je me croyais un peu seule à les éprouver. L’entreprise « classique » m’a toujours paru un lieu normatif, imposant une façon de se comporter et de réfléchir. Un lieu uniformisant. Delphine de Vigan parle de psittacisme : imitation, répétition machinale, comme un perroquet (personnellement, j’ai appris un mot et ça me rappelle la psittacose dont Tintin craignait que Milou fut atteint à la suite de la morsure d’un perroquet, dans je ne sais plus quel album).

L’ironie, ou plutôt le cynisme, c’est que Darcos et son ministère (le travail) ont attribué à Delphine de Vigan le premier prix du roman d’entreprise, décerné à « un écrivain qui a su aborder la question de l’homme dans le monde du travail ». Deux cabinets de conseil sont à l’origine de l’événement, des organismes dédiés au bien-être et à l’organisation du travail ! Le prix récompense « l’auteur le plus apprécié pour la lucidité de son regard sur le monde professionnel et les qualités littéraires de son œuvre. » Est-ce un nouvel avatar de l’ouverture ? Ou plutôt le signe d’une schizophrénie croissante du gouvernement ? Personnellement, j’y vois une incohérence totale, une contradiction frisant la folie, semblable à celle des manipulateurs qui vous disent un jour que vous êtes formidable pour mieux vous dénigrer le lendemain… et donc vous anéantir. J’imagine le discours de Darcos : « Oui, l’entreprise est le monde inhumain que décrit avec lucidité Delphine de Vigan, mais il faut travailler plus pour gagner plus ». Décidément, ce gouvernement et ses partenaires politiques entretiennent des relations pour le moins ambiguës avec les écrivains. D’ailleurs, dans sa grande sagesse, l’auteur n’est pas allée cherché son prix. J’imagine l’agacement (doux euphémisme ?) qu’elle a dû ressentir lorsqu’il lui a été décerné.

Son livre raconte également la journée d’un médecin itinérant, qui travaille pour « les Urgences médicales de Paris ». Ses deux personnages principaux, Mathilde, victime de harcèlement moral dans son entreprise et Thibault, le médecin, se heurtent tous les deux à la violence de ce monde où la seule alternative semble de se couler dans le moule ou de disparaître. Ils ne se connaissent pas. Delphine de Vigan écrit : « Mais les gens désespérés ne se rencontrent pas. Ou peut-être au cinéma. Dans la vraie vie, ils se croisent, s’effleurent, se percutent. Et souvent se repoussent, comme les pôles identiques de deux aimants. Il y a longtemps qu’elle (Mathilde) le sait. »

Je veux encore croire que ces rencontres sont possibles. Les tenues de camouflages, les masques, doivent pouvoir se retirer.

1 Réponse à “Tenues de camouflage”


  • merci, voilà, pas grand chose d’autre à dire. je lis tes chroniques en cette période que je n’affectionne guère, et je trouve les mots que j’aime, des idées qui me touchent, un regard que je reconnais.
    Merci donc et filent ces deniers jours de l’année.
    Marie

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