Le regard de l’autre

Entendu, hier matin, Christian Boltanski : « C’est toujours celui qui regarde qui fait ». Il évoque l’oeuvre qu’il a créé pour Monumenta, happening annuel où un artiste investit les 13500 m2 de la nef du Grand Palais avec  une oeuvre réalisée spécialement pour l’occasion. Avant lui, Anselm Kiefer et Richard Serra ont occupé cet espace. Pour certains artistes, c’est un lieu impossible, qui domine tout, qui écrase. Moi je trouve que Kiefer et Serra ont su l’habiter. Je n’ai pas encore vu le travail de Boltanski. Je vais y aller.

Je reviens sur cette petite phrase, « c’est toujours celui qui regarde qui fait ». Belle preuve de modestie de la part d’un artiste de la trempe de Boltanski. Mais aussi lucidité et sens des interactions humaines, reconnaissance de la place du spectateur, celui qui regarde. Son rôle dans l’oeuvre, quelle qu’elle soit.

Toutes proportions gardées (que l’on me pardonne ce lien audacieux), je me souviens de ma surprise face à la multiplicité des regards sur mes documentaires. J’ai mis du temps à accepter que mes intentions ne soient pas perceptibles de la même manière par tous. « Tu dois accepter que ton oeuvre t’échappe », m’a dit un jour un producteur. Il faut ici entendre  « oeuvre » dans son sens premier, comme un objet créé par l’activité, le travail de quelqu’un. Chacun regarde « l’oeuvre » de l’autre avec ce qu’il est, chacun lit, interprète, perçoit en partant de sa matière première, son corps et son esprit, sa raison et ses émotions.

Que fait un documentariste quand il filme l’autre ? Il lui tend un miroir ? Oui, en quelque sorte, mais un miroir « prismique », pas le miroir d’une réalité qui existerait en soi, mais celui d’un observateur qui regarde avec son coeur et son cerveau et qui dit à l’autre, « regarde, te voilà ». Peut-on dire qu’il « fait » la personne qu’il filme ? En partie oui, je pense. Du moins, le temps de la réalisation. Aussi loyale que soit sa démarche, elle est nécessairement subjective.

Souvent, lorsque les réalisateurs passent du temps avec le ou les « personnages » de leur film, ils sont en empathie avec eux (sauf, évidemment quand il s’agit de dénoncer tel ou tel méfait ou prise de position, je mets à part le documentaire d’investigation). Beaucoup (la plupart ?) des documentaires donnent à voir des gens dont les réalisateurs éprouvent les sentiments, dont ils partagent la philosophie, la lutte ou dont ils respectent sinon admirent l’oeuvre. Je me demande souvent quelle est la nature du lien qui unit, le temps de la réalisation du film, mais souvent au-delà, le filmeur au filmé. De l’amitié ? Du désir ? « Le désir de l’homme trouve son sens dans le désir de l’autre », écrivit Jacques Lacan. Un désir réciproque, donc. Une reconnaissance mutuelle. Que se passe-t-il alors lorsque le film est terminé, diffusé, que le temps est passé ? Comme dans le transfert en analyse entre l’analysant et l’analysé, il nous arrive de ressentir un certain dépit, inconscient certes, de la part des filmés. Frustrés de ce regard qui semble différent, simplement parce qu’il ne met plus en lumière, parce qu’il n’est plus focalisé. Nous ne regardons plus de la même manière, nous ne « faisons » plus. Vient alors parfois une drôle de sensation, difficile à expliquer, une amertume. Et le lien s’atténue. On s’éloigne, le réalisateur ne sert plus à rien. L’amitié, quelle amitié ?

Je parle du domaine que je connais mais je suis sûre que ce phénomène existe dans tous les espaces de l’activité humaine. Si je raconte ça, c’est pour me convaincre moi-même de ne pas tout mélanger, de continuer à chercher encore et toujours la bonne distance. De séparer les différents types de désir.

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