Faire la nique à la mort

Ces derniers jours, l’écriture résiste. L’émotion est trop forte. Elle submerge. Les informations, les images et les sons en provenance d’Haïti me plongent dans un maelström d’émotions violentes, contradictoires, bringuebalantes telles des déferlantes irrésistibles. Entraînée par ce courant, je réfléchis mal, l’esprit s’affole, les pensées se percutent. J’aimerais pouvoir agir pour moins penser. Les nouvelles sont tour à tour terrifiantes, désolantes, inespérées, tragiques, agaçantes, étonnantes, idiotes, cyniques.

Terrifiants et tragiques le nombre de morts, les corps innombrables, la nécessité de les enterrer au plus vite dans des fosses communes, les personnes coincées sous les décombres que l’on ne parvient pas à évacuer à temps, les blessés sans soins, la soif, la faim. Désolants les espoirs disparus. Inespérées les retours au grand air, à la vie, après sept jours passés sous les bâtiments écrasés, comme cela a été annoncé aujourd’hui pour trois femmes, dont un bébé de trois semaines… à trois semaines, elle a tenu sans boire, seule, pendant sept jours ! L’être humain peut être étonnant de résistance… pardon pour cette banalité. Agaçantes, pour ne pas dire lamentables, ces querelles franco-américaines pour savoir qui profite de la situation pour prendre le pouvoir, mine de rien, en terre d’Haïti. Etonnante, toujours surprenante l’énorme machine américaine, super efficace… peu délicate, mais on me rétorquera que ce n’est pas le moment de faire de la sensiblerie. Idiote, cette information selon laquelle des bibles audio fonctionnant à l’énergie solaire ont été envoyées à Haïti. Pourtant, ce n’est pas la foi qui leur manque (le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ne sont pas rancuniers… agnostique, je suis sûrement mal placée pour comprendre) ! Pour les anglophones, l’info en vo : « A U.S. faith-based group seizes upon opportunity to promote its audio bibles; ships hundreds free-of-charge to Haitians in need. The solar-powered bibles broadcast the holy scriptures in Haitian Creole to 300 people at a time, delivering ‘digital quality’ and designed for ‘poor and illiterate people’. Incroyable (j’ai cru que c’était une blague des Grolandais), consternante, cynique, l’annonce par Besson de « la suspension des procédures de reconduite vers Haïti des ressortissants de ce pays en situation irrégulière en France » ! Quelle mansuétude, non ?!! Les Afghans espèrent-ils un séisme de magnitude 7 à Kaboul pour pouvoir rester en France ?

Bien sûr, il nous faut un séisme pour (re)prendre conscience de la misère à Haïti, de l’abandon dans lequel nous qui vivons dans des pays riches laissons ceux que nous préférons classer, pour trouver des excuses au manque de solidarité, au rang des « damnés de la terre ». Et l’on (re)découvre les repas aux galettes d’argile, le dénuement extrême de cette population à côté de laquelle les touristes viennent en masse savourer les délices du climat tropical. Monde contrasté (doux euphémisme !), monde incohérent, monde fou…  mais comment faire, ça reste encore et toujours la même question. Le séisme aura-t-il au moins le «  »mérite »" d’apporter une aide sans contrepartie aux Haïtiens ?

Quand j’entends parler de pillage, je me cabre. Que ferions-nous si nous étions à leur place ? Ne chercherions-nous pas coûte que coûte à trouver de l’eau, des aliments, de quoi se couvrir pour remplacer les vêtements hors d’usage. Hier, un jeune homme s’est fait arrêté, menotté, parce qu’il était venu chercher de quoi se vêtir sous les décombres… de la prison ! Je n’ai pas compris. Dany Laferrière, écrivain haïtien, l’a très bien dit dans une interview publiée dans le Monde (16/01/2010). Il dit aussi : ‘ »il faut cesser d’employer le terme de malédiction. C’est un mot insultant qui sous-entend qu’Haïti a fait quelque chose de mal et qu’il le paye. C’est un mot qui ne veut rien dire scientifiquement. On a subi des cyclones, pour des raisons précises, il n’y a pas eu de tremblement de terre d’une telle magnitude depuis deux cents ans. Si c’était une malédiction, alors il faudrait dire aussi que la Californie ou le Japon sont maudits. Passe encore que des télévangélistes américains prétendent que les Haïtiens ont passé un pacte avec le diable, mais pas les médias… Ils feraient mieux de parler de cette énergie incroyable que j’ai vue, de ces hommes et de ces femmes qui, avec courage et dignité, s’entraident ».

Je parlais plus tôt des Afghans qui fuient leur pays et n’ont pas la « chance » de bénéficier de la même mesure de « clémence » que les Haïtiens, faute de séisme venu déchirer leur terre ! Dimanche dernier, grâce et en compagnie de Wali Mohammadi, ce jeune homme qui a raconté son périple dans le livre De Kaboul à Calais, j’ai rencontré les Afghans qui vivent au bord du Canal St Martin, à Paris. Wali est allé les saluer et je l’accompagnais. Certains vivent là, avec une seule tente pour tout abri, depuis le mois de juillet. Ils ont donc passé les jours très froids et humides que nous venons de vivre dans ces conditions on ne peut plus précaires. Ces Afghans venus de tout le pays, Pashtounes, Tadjiks, Turkmènes, Ouïgours, Hazara, Ouzbeks… ont tous des papiers de demandeur d’asile, ils ne sont donc pas clandestins. Cela leur donne droit à un lit dans un centre d’accueil pour demandeur d’asile (CADA) au chaud. Mais il y a près de 20000 demandeurs d’asile et il manque quelque 15000 places !

A chaque fois, c’est la même confrontation, la même question : que faire ? Certains s’engagent, comme le « père » adoptif de Wali, ce Français du Nord qui, avec son épouse, l’a accueilli chez lui un soir de décembre où Wali tremblait de froid dans les rues de Calais. Joël et Geneviève Loeillieux, militants de la Ligue des droits, sont, à mes yeux, des Justes. Si chacun d’entre nous faisait de même, le monde serait-il un peu moins moche ?

 

 

 

 

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