Un chercheur sachant chercher

L’ongle pousse de 1 nanomètre par seconde. J’imagine que c’est une moyenne et je ne suis pas certaine que l’on sache grand chose du rythme réel de la pousse, des pauses et des accélérations. Je trouve ça énorme et infime à la fois. Infime, parce qu’1 nanomètre, c’est tout petit, 10-9 mètre. Mais l’idée que l’ongle croît d’une longueur, aussi imperceptible soit-elle, toutes les secondes, m’amuse. L’avantage de cette image c’est qu’elle permet d’avoir une échelle de grandeur sinon « visualisable » du moins « conceptualisable » pour le nanomètre et donc la nanoparticule. On n’a pas fini d’entendre parler des nanosciences et des nanotechnologies, alors autant avoir quelques repères.

A quoi servent les recherches menées sur les nanoparticules ? La compréhension de leur comportement est-elle indispensable pour créer, par exemple, des nanotubes de carbone ? Dès la découverte du feu, il s’en produisait déjà, en quantités infimes certes, dans la suie des foyers. Sous l’effet de la chaleur, les molécules de carbone, fractionnées, voient leurs atomes se recombiner d’innombrables façons. A quoi donc sert la recherche fondamentale en général ? C’est une question cruciale à l’heure de l’injonction de finalisation, c’est-à-dire l’idée selon laquelle une recherche ne peut être lancée que si la perspective de son application cadre avec des directives déterminées par les pouvoirs publics. Or, la recherche fondamentale, indispensable, sert d’abord à comprendre et décrire l’univers dans lequel nous vivons. C’est d’abord une démarche de curiosité, d’imagination, et de liberté d’esprit. Et si, dans un deuxième temps, ces recherches débouchent sur des applications, alors tant mieux, mais ce n’est pas leur vocation première.

Les scientifiques aiment répéter que ce n’est pas en cherchant à améliorer la bougie que l’on a découvert l’électricité et il y a fort à parier que l’homme préhistorique qui a inventé le feu en frottant deux silex ne pensait pas à une méthode pour faire cuire son steack de mammouth. Einstein se doutait-il que ses théories sur la relativité permettraient un jour de mettre au point le GPS (système de positionnement global), procédé d’aide à la navigation ?

Ils sont rares, ceux qui ont la faculté de prémonition de Faraday. A la question du premier ministre britannique Gladstone « A quoi peut servir l’électricité ? », il répondit « Un jour, sir, vous pourriez la taxer ». Pourtant, neuf ans après la mort de Faraday, en 1867, des scientifiques britanniques réunis en comité déclaraient : « Bien que l’on ne puisse dire ce qu’il reste à inventer, nous pouvons affirmer qu’il ne semble pas y avoir de raison de croire que l’électricité sera utilisée comme mode d’énergie pratique ». Le découvreur du noyau atomique, le néo-zélandais Rutherford, ne fut pas plus clairvoyant. Il affirmait jusqu’au milieu des années 30 : « Quiconque espère tirer de la transformation des atomes de l’énergie croit à des sornettes ».

Le lien entre science et technologie n’est pas linéaire. La science se fonde bien entendu sur une démarche rationnelle, précise, rigoureuse mais elle n’en procède pas moins par intuitions, saccades, erreurs, allers-retours, et, même si les scientifiques s’en défendent le plus souvent, une dose d’émotion. Il est également arrivé que la technologie soit inventée avant que la théorie n’ait été établie, comme c’est le cas avec la machine à vapeur de Papin pour ne citer qu’un exemple. Si une recherche ne peut plus commencer sans la perspective de son application, la créativité scientifique risque d’en pâtir sérieusement. Dans ces conditions, Thomson n’aurait probablement pas prouvé l’existence de l’électron!

Le plus drôle, c’est que cette question de la justification de la recherche par son application, ne date pas d’hier. On en trouve une évocation dans la République de Platon, au livre VII :

« Socrate :  » – Et maintenant l’astronomie sera-t-elle la troisième science? Qu’en penses-tu ?


Glaucon :  - C’est mon avis; car savoir aisément reconnaître le moment du mois et de l’année où l’on se trouve est chose qui intéresse non seulement l’art du paysan, l’art du marin, mais encore, et non moins, celui du général.

Socrate : – Tu m’amuses; en effet, tu sembles craindre que le vulgaire ne te reproche de prescrire des études inutiles. »

Si cette question me passionne, ce n’est pas seulement parce que je rencontre régulièrement des chercheurs et parce que je planche depuis quelque temps sur un projet de documentaire scientifique consacré au laser, qualifiée de « solution en quête de problème » au moment de sa découverte par Maiman, il y a 50 ans. C’est parce qu’elle me semble concerner tous les citoyens que nous sommes, dans une société ou l’argument économique et celui de l’utilitarisme représentent une menace pour la liberté. Et je pèse mes mots.

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