Poisson-lune et poisson-chat s’aiment d’amour tendre

Mais comment s’y prendre… quand le regard de certains les condamnent avant même de les connaître ? En clair : un film d’animation, Le Baiser de la Lune, en cours de réalisation, mettant en scène l’amour de deux poissons garçons, a provoqué un tollé que je croyais d’un autre âge… c’est dire si je suis naïve !

Ce film, destiné aux élèves de 9 et 10 ans, veut « apporter une meilleure représentation des relations amoureuses entre les personnes du même sexe », écrit Sébastien Watel, son réalisateur. « Il s’agit de montrer que deux hommes ou deux femmes peuvent s’aimer, même si leurs amours paraissent différentes ou impossibles », précise-t-il soulignant la nécessité de lutter contre l’homophobie survenant à l’adolescence

Je n’aurais peut-être pas prêté attention à cette histoire si je n’avais entendu hier sur Inter, dans l’émission Esprit Critique de Vincent Josse, les propos que Robert Ménard, fondateur de Reporters Sans Frontières, a tenus début février sur Paris Première. Outre la bêtise des mots, c’est la violence du ton qui m’a heurtée. Je retranscris ici les propos tels qu’ils ont été diffusés sur Inter. Dans cet extrait, Ménard dialogue avec l’animatrice de l’émission Cactus, Géraldine Muhlmann, et Rokhaya Diallo, de l’association antiraciste « les indivisibles » :

Ménard – Moi, j’ai aucune envie que mes enfants voient ça !
Muhlmann – Par contre entre une dame et un monsieur, il n’y aurait aucun souci ?
Ménard – Exactement, moi j’ai envie que mes enfants aient une sexualité hétérosexuelle, je n’ai pas envie d’autre chose !
Diallo – Ce n’est pas à vous d’en décider !
Ménard – Je pense que mes enfants… ma petite fille, je n’ai pas envie qu’elle soit confrontée tout de suite à ce genre de questions. Elle aura bien le temps de le faire. On n’a pas envie de voir ça, on a envie que nos enfants restent avec des rêves d’enfant, qui croient au Père Noël et que tout ça est très bien. Ils ont le temps de voir le monde.

Je n’en croyais pas mes oreilles. Je suis retournée sur le site d’Inter pour vérifier que j’avais bien entendu. L’idée que des enfants innocents puissent être pervertis par un film mettant en scène deux petits poissons mâles qui s’aiment d’amour tendre, idée sous-tendue par ces propos, est… consternante (doux euphémisme). Elle suscite en moi un tel malaise que je me demande par où commencer pour y répondre et j’hésite sur les mots à employer pour la qualifier : mauvaise foi, aveuglement, ignorance, stupidité. Opposer sexualité à innocence enfantine (le Père Noël), c’est encore et toujours situer la sexualité dans le champ du mal, du sale. C’est aussi faire preuve d’inculture, nier tout ce que l’on sait, au moins depuis Freud, sur la libido des enfants. Les enfants de CM1 et CM2, auxquels le film est destiné, seraient trop innocents, trop purs pour regarder et comprendre l’histoire de petits poissons garçons qui se font des câlins ? Se pose-t-on la question de leur innocence lorsqu’on leur enseigne la Révolution française, épisode hautement « innocent » de l’histoire de France où tout s’est passé dans le calme et la fraternité, comme chacun le sait ? Parler de têtes tranchées ne suscite aucun émoi chez ces adultes bien-pensants mais des bisous entre garçons, c’est affreux ?! D’ailleurs, au passage, j’espère qu’il y aura aussi des histoires d’amour entre poissons ou oiseaux filles.

Je me suis demandée à quel âge j’avais consciemment découvert l’homosexualité. J’avais 10 ans. Je passais souvent voir mon amie Adriana dans l’atelier de son père artiste-peintre. Il venait d’embaucher un jeune artiste mexicain, Carlos Torres. Carlos était adorable, drôle, beau, intelligent. Il semblait à l’aise aussi bien avec les adultes qu’avec les enfants. Un jour, Adriana m’expliqua qu’il préférait les garçons aux filles et me demanda si je ne trouvais pas ça bizarre. J’avais beau réfléchir, non, je ne trouvais pas ça bizarre. Peut-être un peu dommage parce que mes rêves de ce prince charmant s’envolaient mais bizarre non. Carlos était si gentil que ce qui m’importait avant tout, c’était de le savoir proche, prêt à jouer (en tout innocence ! faut-il le préciser ?!). Et plus tard, en grandissant, toujours ouvert au dialogue. Un merveilleux porte-parole de la « cause » gay ! Si Carlos avait été odieux, j’aurais peut-être eu un autre avis, je ne sais pas. Mon « film poissons garçons » à moi, c’était lui, il a joué ce rôle qui m’a permis d’être ouverte et empathique sur l’homosexualité et plus tard de ne pas confondre des adultes homo antipathiques avec une antipathie contre les homos. Alors oui, je suis convaincue que pour un monde moins discriminant, ce type de films est indispensable… très tôt.

J’ai vécu une situation comparable, il y a quelques années. Je filmais des enfants dans le cadre de mon film « Alzheimer, jusqu’au bout la vie ». Je n’ai pas pu garder cette séquence au montage mais ce que j’avais vu ce jour là était édifiant et aurait mérité un film en soi. Une jeune intervenante de Carpe Diem, une maison où résident des personnes atteintes d’Alzheimer, venait parler à des élèves de 8 à 10 ans de la maladie, de la fragilité du grand âge, de la façon dont on doit se comporter avec ces vieilles personnes. Le lendemain, les enfants venaient passer l’après-midi à Carpe Diem. Ils parlaient, jouaient, chantaient sans gêne, sans moquerie, sans se forcer avec leurs aînés. « Ils ne font pas exprès d’être comme ça, de nous faire répéter tout des dizaines de fois, ce n’est pas grave s’ils nous disent des trucs bizarres, l’essentiel, c’est de pouvoir se rencontrer », m’expliquaient ces enfants étonnants de maturité (du moins sur cette question) et bien plus pertinents que de nombreux adultes croisés jusque là. Sans faire aucun angélisme, il est patent que la sensibilisation à laquelle on les avait conduit les rendait plus attentifs, plus ouverts et permettait de réduire le racisme anti-vieux…. et probablement le racisme anti-jeune de l’autre côté !

Si je raconte ça, c’est parce qu’on ne choisit pas d’être homosexuel pas plus qu’on ne choisit d’avoir un Alzheimer ou d’être noir. Est-ce qu’un film comme Kirikou a incité des tas d’innocents enfants blancs à se teindre la peau en noir ? Franchement, comment peut-on croire qu’un film d’animation tel que Le Baiser de la Lune puisse permettre autre chose que davantage de compréhension les uns envers les autres.

Ménard (dont l’organisation RSF avait reçu le « Prix Sakharov pour la liberté de l’esprit » en 2005 !!) n’est hélas pas le seul à se scandaliser de la diffusion chez un jeune public de ce film. C’est Christine Boutin qui a commencé en demandant au ministre de l’éducation l’interdiction de la diffusion du film. S’il n’y avait qu’elle ! Mais une pétition « halte aux incitations homosexuelles » circule sur le net. Parmi l’argumentaire, on peut y lire « ce sont nos enfants qu’il s’agit de défendre, c’est leur intégrité mentale qui est menacée par ce genre de projet ». Intégrité mentale menacée, rien que ça !!

Les étiquettes, le regard accusateur, le jugement hâtif ne nous aident pas à bâtir un monde moins dur, plus fraternel. C’est un grand mot ? Tant pis, je n’en trouve pas d’autre. Mais qu’est-ce que ça peut nous faire la sexualité de nos contemporains tant qu’elle ne blesse personne ? De quoi d’autre devrait-on s’inquiéter que de la progression des comportements violents, de la haine, du rejet de l’autre ? C’est ça, moi, qui m’inquiète pour mon fils et ses soeurs, c’est ce monde souvent haineux qui me fait peur.

3 Réponses à “Poisson-lune et poisson-chat s’aiment d’amour tendre”


  • Tellement d’accord, en tous points, avec toi…

  • Christophe martet

    Laurence
    ton article est tellement juste. Il faut savoir que la femme de Robert Menard va publier le prochain livre de Boutin: faut-il avoir peur des gays? ( ça ne s’invente pas, changez gay pour noir, femmes…). Ceci explique peut être cela.

  • Bien dit, Laurence!
    On devrait lancer une pétition : « pour que les enfants de Ménard et Boutin fassent ce qui leur plait… et pas ce qui plait à leurs parents »…hihi

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