A quand une loi contre le malheur ?

Bientôt une nouvelle loi contre les « violences psychologiques au sein du couple », appelées aussi « harcèlement conjugal ». Si je comprends bien, il s’agit des violences des hommes contre les femmes, le contraire étant évidemment inconcevable (au passage, ça me rappelle que la reine Victoria avait interdit la seule homosexualité masculine parce qu’elle ne pouvait pas imaginer l’existence de l’homosexualité féminine). Donc une loi pour nous protéger, nous les femmes, non seulement des assauts physiques mais aussi des assauts psychiques de ces messieurs. Ouf ! Tout de suite, on se sent plus en sécurité, non ? Non !

Les blessures provoquées par les mots sont d’une violence incontestable, profondes, irréversibles. Certes. La sensibilité à fleur de peau, je suis la première à déplorer le comportement rugueux et la rudesse lexicale de certains de mes contemporains. Alors un homme qui traite sa compagne de nulle, de bonne à rien, de pauvre fille pendant des années avant de se mettre à lui taper dessus… évidemment, je compatis et je m’indigne. Tout comme je m’indigne lorsque des enfants sont élevés dans un climat comparable. Parce que c’est là que ça commence, n’est-ce-pas ? Si une femme n’est pas en mesure de repérer très vite que son homme lui fait du mal, psychologiquement, si elle ne parvient pas à le quitter à temps pour s’en protéger, n’y a-t-il pas une explication dans la façon dont elle a été considérée, petite, par sa famille ? N’y a-t-il pas, plus généralement, à chercher des origines dans l’éducation des filles ? Psychanalyse à la petite semaine ? Non, plutôt une évidence, je crois. Je pense que nous sommes tous outillés, à la naissance, pour résister au malheur. Mais l’environnement dans lequel nous grandissons conditionne notre soumission future. Que l’on soit femme ou homme. Car j’ai vu aussi des hommes instrumentalisés par leurs femmes.

Les députés auteurs de cette proposition de loi, qui recueille l’approbation de tous les partis, espèrent que ce nouveau délit permettra aux femmes subissant des violences psychologiques de prendre conscience de leur statut de victime. « Il les aidera à nommer ce qu’elles vivent », explique l’avocate Yael Mellul. Au risque de ne pas être politiquement correcte, d’aller à contre-courant, je me méfie de la victimisation. Si, un moment, l’expression d’une plainte permet d’y voir plus clair et apporte un soulagement, le danger c’est de s’enferrer dans ce statut de victime. Je doute fort que ce soit d’une aide quelconque.

Alors quoi, les tribunaux, déjà engorgés par toutes les affaires de justice, devront bientôt recevoir les plaintes des mal aimés, des humiliés. Ca va en faire du monde ! « Les magistrats pourront s’appuyer sur tout élément de preuve : des certificats médicaux, des témoignages de proches, des expertises, des lettres, des messages enregistrés sur un répondeur, des SMS ou des relevés d’appels téléphoniques qui révèlent un véritable harcèlement », peut-on lire dans le Monde. Ca sent mauvais, je trouve. N’est-ce-pas le retour en force du divorce pour faute où les couples ont souvent recours à des témoignages plus ou moins douteux pour accuser la partie adverse. S’en suivent des procédures interminables qui laissent des plaies difficiles à refermer. Les témoignages des proches ? Mais les psy savent bien que les « pervers narcissiques », aussi bien les hommes que les femmes, prompts à humilier leurs compagnes/compagnons dans l’intimité, sont adorables en société. Ils passent sans cesse d’un registre à l’autre, de « Tu es une personne formidable, j’ai une chance immense de te connaître », à « Tu ne comprends rien, tu ne penses qu’à toi, tu es misérable ». Ce va et vient permanent peut rendre fou, certes, faire perdre ses repères. Mais comment le prouver devant la justice ?

Personnellement, plus on invente de lois pour nous protéger de toutes les turpitudes humaines, moins je me sens en sécurité. Parce que je sens l’indispensable tissu de solidarité s’effilocher. Plus on me dit, « la nature humaine est mauvaise, il faut s’en protéger », plus on me met dans une posture de victime potentielle et plus je pense qu’on m’entraîne sur une mauvaise piste. Non pas que je sois convaincue de la bienveillance de la nature humaine. Elle n’est ni bonne ni mauvaise, elle est, tout simplement. Vouloir la qualifier, émettre des jugements de valeur globalisants conduit à des impasses.  A force de nous dresser les uns contres les autres, les femmes contre les hommes, les enfants innocents contre les adultes pervers, on bâtit un monde de méfiance, de paranoïa aiguë. Rien qui ne puisse nous servir à faire des pas les uns envers les autres pour tenter de mieux nous comprendre.

Le malheur conjugal existe, c’est clair. Mais ce n’est pas une loi qui va le résoudre. La judiciarisation de la société m’inquiète. Tout, aujourd’hui, dans notre société tend à réduire le lien humain. Les textes de loi ne compenseront jamais le respect et le souci que chacun doit avoir pour lui-même et pour l’autre. Se protéger soi-même, protéger ses proches, ses collègues de travail, ceux que l’on croise régulièrement et dont on peut sentir le malaise, c’est de la responsabilité de tous. S’en remettre encore et toujours à l’Etat, c’est aussi se soumettre à un pouvoir dont on attend tout. La multiplication des projets/propositions de lois émotionnelles m’interroge. Ca sent le calcul. En se focalisant sur les horreurs de certains faits divers, et en brandissant immédiatement une réponse législative, il me semble qu’on cherche à nous distraire des vrais combats.

4 Réponses à “A quand une loi contre le malheur ?”


  • Je suis tout à fait d’accord avec ton point de vue (mais il est vrai que j’ai tendance à ne pas être politiquement correcte).
    D’autant qu’il y a aujourd’hui pleins de moyens et d’interlocuteurs pour chercher et trouver des solutions.
    Oui, c’est dans l’enfance et l’adolescence que s’installe le conditionnement. Pour les victimes comme pour les bourreaux, tous inconscients des schémas qu’on leur propose ou impose (inconsciemment aussi de la part des parents, des enseignants, des clubs de sport, etc). Il est certes difficile d’y échapper. Mais je pense comme toi qu’il faut arrêter de dire sur les panneaux du périph « Buvez, il fait chaud » et « Mettez un pull, il fait froid ». Déresponsabilisation totale. Ça arrange certains, parce que ça rime avec « je ne pense plus, je ne réagis plus, la société le fait pour moi ». Mais elle ne le fait pas. Elle nous laisse tomber à chaque occasion. :-(
    Il faut donc que NOUS réagissions, que NOUS refusions ce qui nous blesse, et que nous apprenions à nos compagnons et à nos fils que certaines choses ne sont pas acceptables. Les hommes maltraitants ont été élevés par des femmes, en général. Cherchez la mère (oui je sais, je vais me faire lyncher !!!!!!! Mais je constate aujourd’hui encore une différence insensée dans l’éducation que mes propres amies donnent à leurs enfants selon leur sexe.)

  • D’accord aussi, quoique que un peu gênée par le « cherchez la mère » ci-dessus. Non que je ne me sente pas responsable en tant que mère, en tant que femme. Juste un peu fatiguée qu’on nous renvoie encore toutes les responsabilités, et les pères?
    Mais oui, je pense que cette volonté de chercher à protéger de tout est très dangereuse, conduit au paternalisme, voir à la dictature. Mettre les citoyens en posture d’attendre qu’un surpuissant papa nous évite tous risque est évidemment déresponsabilisant, et ça va dans le sens de ton papier Laurence, les femmes longtemps infantilisée, et aussi mises en responsabilité du bonheur de l’homme et de la famille, se sent vite coupable et supporte l’inacceptable; d’être méprisée, voir frappée. Il est urgent d’échapper à cette dimension non dite. Quand j’étais petite, j’entendais fréquemment dire d’une femme quittée par son mari: « elle n’a pas su le garder ». Donc oui, sentons nous digne et fière d’être ce que nous sommes sans tomber dans l’auto complaisance bien sûr.
    Ceci dit, car malheureusement rien n’est simple, je me souviens du regard des flics alors que j’accompagnais au commissariat une amie battue par son mari il y a une vingtaine d’année. Un regard qui disait « qu’est-ce que vous voulez que je fasse pour vous? » C’était très désespérant et je suis heureuse de croire qu’aujourd’hui elle ne serait pas, j’espère, reçue ainsi. Elle a fini par le quitter, sans doute aidée par une solidarité amicale.
    Donc oui élevons nos filles et nos fils dans le respect de l’autre et d’eux mêmes, essayons de leur apprendre que la peur est une alerte a écouter mais ne doit pas devenir une prison. Restons vigilants.

  • @Marie
    « … je me souviens du regard des flics alors que j’accompagnais au commissariat une amie battue par son mari il y a une vingtaine d’année. Un regard qui disait ‘qu’est-ce que vous voulez que je fasse pour vous ?’ » : c’est bien ça le problème : arriver au commissariat avec des traces de coup, des blessures physiques, visibles, et que l’on ne puisse rien pour toi !! J’espère, comme toi Marie, qu’aujourd’hui on viendrait mieux en aide à ton amie, qu’on recevrait sa plainte et qu’on saurait la guider pour lui épargner d’autres coups et interrompre la spirale de la violence. Tu imagines, si on on peut rien pour quelqu’un qui a des traces de violence physique, que vont pouvoir faire les commissariats pour les blessures psychologiques ? Cette loi serait vraisemblablement innapliquable et, je crois, contre-productive.

  • Oui, oui, je suis d’accord avec toi. pas de loi pour ça.

Laisser un Commentaire




réflexion en partage |
REFLEXIONS |
MDB COURBEVOIE LA ... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | conscienceveil
| Recherche d'emploi
| chacun notre histoire