Indispensable catharsis

Depuis quelques jours, je me demande pourquoi le documentaire de Christophe Nick, Le Jeu de la Mort, m’a mise si mal à l’aise. Moi qui suis convaincue de la banalité du mal, concept dont Hanah Arendt est l’auteure, j’aurais dû me réjouir de l’implacable démonstration de sa réalité.

D’autant que si je suis sensible à cette thèse, je crois pouvoir dire que cela remonte au film I comme Icare, de Henri Verneuil, que j’ai vu adolescente. La fameuse expérience de Milgram, où des individus, soumis à une règle, croient en soumettre d’autres à des chocs électriques puissants, y était mise en scène. Une séquence tellement forte sur la capacité des êtres humains à se transformer, par obéissance, en bourreaux, que c’est la seule dont je me souvienne. Elle m’a profondément marquée et lorsque plus tard, j’ai découvert Arendt, j’ai pensé « il faut être vigilant, nous pouvons faire du mal sans en avoir conscience,  il faut réfléchir aux conséquences de nos actes pour les autres ». Voilà ce que je me suis dit en observant l’expérience de Milgram à travers I comme Icare, et en lisant Arendt. Mais pas une seconde, je n’ai pensé « l’humanité est mauvaise, tout est foutu, il n’y a rien à faire ».

Or le pessimisme auquel incite le documentaire, cette idée que la violence et la soumission sont des attributs majeurs de l’être humain et que le guide suprême est désormais la télévision, m’ont d’abord plongée dans un état d’abattement et d’impuissance. J’ai ressenti une contradiction majeure entre ce que je crois réaliste, ce que j’ai le désir de faire et cette représentation du monde. J’ai éprouvé beaucoup de gêne pour les candidats filmés me demandant comment leurs proches, leurs collègues, allaient les juger. Même si on nous explique que n’importe qui à leur place aurait fait comme eux, que la machine de guerre télévisuelle est si puissante qu’elle est implacable et que leur soumission s’explique ô combien, je ne peux pas m’empêcher de me demander quels sont aujourd’hui les sentiments des participants et comment ils vivent avec l’idée de ce qu’ils ont donné à voir d’eux-mêmes. J’ai cru comprendre qu’il était question d’un suivi des candidats, ça me semble la moindre des choses. Je me suis également demandée comment continuer à tenter de réaliser des documentaires dans ce climat de surenchère où la télévision prétend dénoncer un pouvoir abusif en ayant elle-même recours aux méthodes qu’elle condamne. 

Je suis sûre que bon nombre de mes petits camarades documentaristes se posent les mêmes questions, que nous sommes nombreux à vouloir transmettre une autre image du monde. Si nous avons tendance à tendre un miroir souvent douloureux, à pointer ce qui va mal, nous sommes nombreux à chercher à montrer comment des individus, des groupes humains luttent pour comprendre le monde et améliorer la vie.  J’ai toujours beaucoup de mal avec les documentaires qui ne laissent aucun espoir, aucune issue. Le cauchemar de Darwin m’avait plongé dans le même état.

Comme Christophe Nick, point de départ de son film, je me suis souvent demandée comment des gens acceptaient de participer à des jeux comme « le maillon faible » où ils sont malmenés par une animatrice qui joue la méchante (d’ ailleurs on peut aussi se demander comment elle-même a vécu avec ce rôle chronique). Peut-être faut-il chercher des explications chez les anciens. Nous savons, depuis Aristote, que nous avons besoin de lieux pour mettre en scène nos pulsions les moins avouables. C’est, selon le philosophe, le rôle du théâtre où se joue la catharsis, la purification de l’âme du spectateur, l’épuration des passions par le moyen de la représentation dramatique, la transformation de l’ émotion en pensée qui permet une mise à distance. C’est pour cela que nous aimons voir des félons sur scène, que jouer un méchant peut être jubilatoire.  L’art, en général, pas seulement le théâtre, a sa part dans cette catharsis: expier nos pulsions les plus obscures.

La télé-réalité, les jeux humiliants jouent-ils ce rôle ? Sans doute, mais le problème c’est qu’il s’agit de vrais gens, qui ont une vraie vie et pas de comédiens qui interprètent un texte, des situations, des émotions. La morale de l’histoire, c’est que, éduquer à l’image, donner à réfléchir sur la télévision, favoriser le développement de l’art, de la culture et ainsi développer l’esprit critique sont plus que jamais nécessaires. La soumission aux injonctions imbéciles ne pourra que diminuer.

 

2 Réponses à “Indispensable catharsis”


  • Bonjour Laurence,

    Je comprends ton abattement lorsque l’espèce humaine est présentée comme condamnée dans ses fondements.
    L’année dernière, j’ai lu plusieurs livres de René Girard, « Des choses cachées depuis la fondation du monde » et « Je vois Satan tomber comme l’éclair », qui, de fait, éclaire totalement cette soumission, cette tendance à la persécution, cette obéissance au pouvoir de l’humain, et fait le lien avec le spectacle. Ces livres m »avaient également plongés dans un abattement même s’ils donnent malgré tout quelques espoirs. Il s’agit de thèse anthropologiques, qui sont tout à fait intéressantes.
    Ma conclusion après ces réflexions sur le début de l’humanité, c’est que nous venons de très loin et progressons par petites touches; chaque lumière de conscience d’un homme fait progresser l’humanité tout entière, et l’obscurité se dévoile peu à peu…

  • @ Agnès
    Merci pour ton commentaire qui permet de nourrir le débat :-)
    La théorie mimétique de Girard est intéressante mais j’avoue que je la connais mal. Je me suis penchée dessus il y a quelques années, mais son « anthropologie évangélique » m’a laissée perplexe. Il faudrait que je me replonge dans son oeuvre plus en profondeur pour me faire une idée plus claire. Quant à savoir si nous progressons, là encore, je ne suis pas trop certaine de ce que cela veut dire. Vaste sujet qui demanderait plus de temps et de place !

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