Sens et sensibilité

Il y a des films qui font réfléchir, des films qui font rire, des films qui transportent et des films qui soulagent. Huit fois debout, le premier film de l’écrivain et scénariste Xabi Molia, fait tout ça à la fois. Ce petit bijou sorti hier en salle est une merveille de délicatesse et d’intelligence. Un regard porté sur une femme et un homme inadaptés au monde que nous nous sommes bâtis. Leur décalage met en lumière, par petites touches subtiles, l’aberration de nos sociétés formatées et normalisantes. Il nous renvoie à notre propre sentiment de décalage, à tous ces moments où l’on se demande pourquoi on a tant de mal à se sentir à l’aise dans un monde où il faut être « performant », « gagnant », « leader sur la manip », un univers où le leitmotiv consiste à relever des « challenges » qui nous paraissent dénués de sens.

Elsa (Julie Gayet) vit difficilement de petits boulots au noir. Apparemment fragile, rêveuse, doutant de sa place dans le monde qui l’entoure, elle a un fils qu’elle ne peut voir qu’un week-end sur deux (ainsi en a décidé la justice). Elle rencontre Mathieu (Denis Podalydès), un homme qui lui ressemble, momentanément son voisin de palier. L’un après l’autre, ils seront expulsés de chez eux parce qu’ils ne parviennent pas à payer le loyer. L’un et l’autre se retrouveront dans les bois parce qu’ils n’ont pas d’autre lieu pour vivre. Bien plus qu’un constat affligé sur les conditions de vie des sdf, il y a du Walden (l’étang de Walden et livre de l’Américain Thoreau, qui a passé deux ans de sa vie dans les bois) chez ces deux là. Une mise en perspective qui donne du sens aux vies en marge.

Les entretiens d’embauche qu’ils passent tous les deux, menés par des drh presque empathiques mais eux aussi coincés dans un monde étriqué, soulignent la rigidité et l’absurdité d’un système uniformisant. A la question « quelle est votre principale qualité ? » posée à Mathieu, celui ci répond en toute sincérité : le doute. Et de développer tout une argumentation sur les vertus d’un « douteur » dans une équipe de travail, celui qui à force de remettre en question les pratiques ne pourra être perçu que comme un danger pour l’entreprise telle qu’elle est conçue aujourd’hui. Aïe aïe ! Mais non, Mathieu, le doute n’a pas de place dans ce monde là. On ne vous demande pas d’être intelligent, sensible et de réfléchir.

Pour Mathieu qui s’entraîne régulièrement au tir à l’arc, parce qu’il l’a inscrit au chapitre des hobbies dans son cv, « atteindre le but, c’est rater tout le reste ». Il se demande s’il est judicieux de placer cet aphorisme zen dans les entretiens d’embauche. Elsa, quant à elle, tente de caser « sept fois à terre, huit fois debout ». Mathieu essaye de la rassurer, « oui ça fait la nana qui en veut ! « , mais elle remarque que ça fait aussi la fille qui se casse souvent la figure.

Julie Gayet, un jeu tout en subtilité, rayonne. La comédienne, co-productrice de Huit fois debout, est abonnée aux premiers films. Mathieu Podalydès, comme toujours excellent dans le registre du décalé, ne rapetisse jamais son personnage. Ces deux belles personnes, apparemment fragiles, ont en réalité le courage de vivre leur sensibilité.

Hier, dans un entretien sur Inter, j’ai entendu Alain Minc dire que la faiblesse allait souvent de pair avec l’intelligence. Huit fois debout est une jolie réponse à ce genre de propos et à ceux qui veulent nous faire croire à l’efficacité du conformisme et de l’ineptie ambiante.

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J’oubliais : la musique originale de Hey hey my my et le générique de Geronimo sont un régal, deux merveilleuses et indispensables cerises sur le gâteau.

3 Réponses à “Sens et sensibilité”


  • Tu m’as convaincue, j’y cours ! Et Nénette, alors, t’en as pensé quoi ?

  • Nénette, pas encore vu.

  • Atteindre le but c’est rater tout le reste!!!! génial. Il s’agit d’un but de réussite économique n’est-ce pas? mais le problème c’est qu’il faut bien se trouver un but dans la vie, mais le but qu’on s’est choisi ne coincide pas forcément avec les buts que la société nous impose nécessairement. Peut être trouver sa voie dans un compromis entre les deux ?

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