Une fable racontée par un idiot

Une pub, dans Libé de vendredi 11 juin, attire mon regard. La photo floue d’ un homme torse nu, de dos, regardant par la fenêtre un paysage nocturne, urbain. A gauche de l’image, les jambes d’une femme, allongée par terre. Le texte : « Avant Mathieu, elles n’avaient pas le sida ». Je pense: c’est un message de prévention, pour dire aux femmes qu’elles doivent être prudentes, et se protéger lors des rapports sexuels. Le pluriel sous-entend, crois-je alors, que Mathieu a plusieurs partenaires. Et puis, je découvre, sous cette accroche, en petits caractères: « Mathieu a donné 80 euros à Médecins du Monde, ce qui a permis à deux femmes de passer un test de dépistage et de recevoir un traitement contre le sida en Birmanie. Comme lui, vous pouvez faire un don ». Me voilà tout ébaubie comme on dit chez Molière !

« Avant Mathieu, elles n’avaient pas le sida » signifie que « elles » ont appris leur séropositivité grâce au don de Mathieu… et pas du tout que Mathieu leur a transmis le sida. Drôle de façon de dire les choses! Mathieu est-il content de savoir que grâce à son geste, « elles » ont eu le sida ?! Et quel rapport entre la photo, cette femme et cet homme blancs, visiblement occidentaux et ces deux femmes en Birmanie ? Est-ce parce que Mathieu, au milieu de la nuit, juste après l’amour avec sa compagne, a pensé « Il faut que je fasse quelque chose pour celles qui ne peuvent pas se faire tester pour le VIH, je dois faire un don à MDM » ? Franchement, je ne sais pas quel conseiller en marketing ou publicitaire a suggéré cette pub, mais je m’étonne. Certes, elle a le mérite de faire parler d’elle (puisque j’en parle), elle restera probablement dans ma mémoire mais cette façon de transmettre un appel au don me laisse perplexe… pour ne pas dire agacée. Les mots ont un sens, et la distortion entre le texte, l’image et le message final me laissent un sentiment de malaise.

Toujours vendredi, cette fois au JT de 20h de France 2, que j’écoute distraitement, un lancement du journaliste présentateur m’interpelle : « Dieu, le big bang et la science (…) les astrophysiciens poursuivent leurs recherches concernant la création de l’univers, des recherches qui s’effectuent entre autre au laboratoire du CERN, à Genève ». Je suis un peu intriguée qu’à propos de ce que je crois être un reportage sur des recherches menées au CERN, on nous parle de Dieu, mais bon, je suis toujours curieuse des sujets liés à la science, alors je regarde attentivement. Commentaire du journaliste : « Il était une fois le big bang. Parti d’un point minuscule, une énergie folle explose, l’univers est né. » Aïe aïe, ça ne commence pas trop bien, le big bang n’est pas l’explosion d’un point minuscule mais le début de l’expansion d’un univers, une sorte de « soupe cosmique », qui prenait déjà vraisemblablement pas mal de place. J’imagine les scientifiques râlant : « et voilà, on nous sert encore cette histoire d’explosion d’un petit bout de quelque chose !! Quand arrivera-t-on à faire passer un autre message ! ». Bon, enfin, c’est inexact mais ce n’est pas (trop) grave. C’est juste un peu dommage pour la culture du public non averti. Puis, on nous explique en substance que grâce au satellite Planck et aux recherches menées par le CERN, sur les collisions de protons, on va bientôt en savoir davantage. Et là, surprise, au lieu de l’interview d’un scientifique du CERN, on a droit aux frères Bogdanov en visite dans un labo du CERN ! Et de nous expliquer que les constantes extrêmement précises que l’on observe comme la vitesse de la lumière et le fait qu’aucune marguerite ne possède 16 pétales (!!) sont la preuve que l’univers n’est pas le fait du hasard. Si elles avaient été différentes (si les marguerites avaient eu 16 pétales ?), il serait resté cahotique (oui, bon ben, il n’y aurait pas eu de marguerite !). Conclusion du reportage : « Les frères Bogdanov y voient la main d’un créateur, pourquoi pas Dieu, une thèse audacieuse réfutée par une partie de la communauté scientifique. L’arbitrage viendra peut-être de l’espace, le satellite Planck doit livrer bientôt de nouvelles images du big bang, on en saura alors un peu plus sur la création du monde. »

Ceci appelle plusieurs réflexions : d’abord, on nous « vend » un reportage sur des travaux scientifiques alors qu’il s’agit en réalité de faire la promotion du livre des Bogdanov, dont la thèse semble clairement reliée à celle de l’intelligent design. Ensuite, je suis surprise que le CERN se prête comme décor à un tel sujet, sans qu’aucun chercheur n’ait la parole. Peut-être ont-ils été interviewés, mais c’est bien connu, les chercheurs sont toujours « imbitables », alors que les frères B, eux c’est du « gâteau » ?! Un petit effort, monsieur le journaliste, un chercheur prononcera toujours une ou deux phrases intelligibles et éclairantes, si tant est qu’on sache l’écouter. Ceci dit, sur la question de savoir si les observations des scientifiques vont permettre de savoir si Dieu existe ou pas, je comprends qu’il n’y ait pas eu foule pour se bousculer au portillon de l’interview.

En cherchant des informations sur le livre des frères B, j’ai découvert un sujet de TF1, récemment diffusé dans l’émission 7 à 8, où interrogés sur leur physique étonnant et leur apparente jeunesse, ils expliquent : « Nous ne sommes pas soumis aux mêmes lois biologiques que la plupart des être humains. Nous avons dans notre génome des combinaisons qui font que l’on vieillit beaucoup plus lentement ». Ils vivront au moins jusqu’à 120 ans, assurent-ils, et sont persuadés que l’être humain n’est pas fait pour vieillir ni pour mourir ce que la science ne saurait tarder à démontrer puis à appliquer. Quelle est la valeur de ce que transmettent les frères B ? Sont-ils des chercheurs, des experts, des journalistes scientifiques, des journalistes qui s’intéressent aux questions de science ? Ou plutôt des show-men ? Quelle confusion des genres, non ?!  Allez, après ça, défendre la vulgarisation scientifique à la télévision.

Pour calmer l’agacement qui me saisit devant ces absurdités, je me plonge dans la lecture du dernier Monde magazine. J’y apprends que Monsanto, dont le chiffre d’affaires est en recul de 19%, vient d’offrir des semences aux Haïtiens (trop sympa !!) mais qu’il était hors de question de ressemer les graines après récoltes sans payer de royalties à l’entreprise de biotechnologie végétale (pas sympa du tout !!). Non, vraiment, cette multinationale aux buts humanitaires annoncés, parmi lesquels la lutte contre la famine, nous fera rire (jaune) jusqu’au bout.

Hier soir, pour mettre à distance ce monde absurde où des informations et des messages dénués de sens côtoient des souffrances sans répit, je me suis décidée à aller voir Le Songe d’une Nuit d’Eté, de Shakespeare, au Théo Théâtre, le minuscule théâtre de mon quartier. Minuscule par la taille, mais grand par l’enthousiasme des comédiens amateurs, du metteur en scène Olivier Courbier (fondateur du Théo) et de son « assistant », le comédien Cyrille Benvenuto. Il s’agit d’une adaptation de la pièce de Shakespeare, une heure trente d’extraits réjouissants (mention spéciale à Puck !), savamment enchaînés par une mise en scène aussi rythmée que créative. Parvenir à faire sentir le monde féerique du Songe dans un espace aussi restreint (la jauge est de 47 places, la « scène » est à l’avenant), avec pas moins de douze comédiens, chapeau !

En partant, le monde me semblait tout aussi fou mais plus doux. J’ai repensé à cette phrase de MacBeth : « La vie est une fable racontée par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien ». S’il y a un lieu où cette fable trouve un sens, c’est bien le théâtre.

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