Le vol des martinets

Dimanche de fin juillet. Paris désert… ou presque. Des martinets chassent devant mes fenêtres. Pas un souffle de vent au petit matin, un calme étrange, presque intrigant, pas un bruit dans l’immeuble, ni la course des enfants qui vivent au-dessus de chez moi, ni les sons des canalisations. J’ouvre la fenêtre. Juste une odeur, celle, réjouissante, du pain grillé. Un voisin matinal et sa fringale. Ce calme fait du bien. Le relâchement après l’activité dense des dernières semaines : tournages en Alzheimerie et enquête pour une amie réalisatrice.

Les tournages, c’est toujours l’occasion de belles rencontres. On me plaint souvent de réaliser des films dans les milieux d’hébergement et de soins des personnes atteintes d’Alzheimer. Je ne proteste plus. Si j’explique que je trouve du sens à filmer dans ces endroits où le lien humain est primordial, on s’interroge sur ma santé mentale, ou sur mon goût morbide pour la maladie neurodégénérative. Tant pis, de toutes façons, je sais que les images parleront aux âmes sensibles et aux esprits ouverts.

Dans les lieux d’hébergement où l’on réfléchit à ce que l’on fait, le tissu humain compense souvent la rigidité des structures. Autrement dit, malgré le manque de moyens, de personnel, malgré les réglementations et le formatage technocratique, des individus font de leur mieux pour accompagner les résidents fragiles dont ils doivent prendre soin. Je trouve très injuste le manque de reconnaissance sociale (et salariale !) dont souffrent les aides-soignants. Imaginez la compétence que requiert la toilette intime d’une personne fragile, handicapée, dont les capacités cognitives ne permettent pas toujours de comprendre ce qui se passe. Bien sûr, il y a des aides-soignants indélicats, mais c’est souvent le fait d’organisations qui ne permettent pas un accompagnement digne. Ou, sans doute aussi, de personnes non motivées.

Je pense souvent à tous ces travailleurs de l’ombre sans qui nos sociétés ne fonctionneraient pas : les aide-soignants, donc… mais aussi les personnels dans les cantines des écoles ou celles des entreprises qui recueillent et trient les plateaux après les repas, les cuisiniers obscurs dans les bistrots, tous les hommes et les femmes de ménage (à ce sujet, il faut lire l’édifiant Quai Ouistreham, de Florence Aubenas), les éboueurs, les égoutiers, les manutentionnaires… la liste est longue. Je rêve d’un magazine people, un Voici ou un Closer des sans grades, de ceux sans qui nos sociétés seraient paralysées. Ca manquerait de glamour, ça ne ferait pas rêver ? Et pourquoi pas, pourquoi ces gens nous feraient moins rêver que les vedettes, les habitués des unes de ces magazines. Pourquoi la nudité de Laetitia Hallyday serait-elle plus enthousiasmante que l’empathie de Fanny ou l’attention de Patrice, aides-soignants dans une maison de retraite du Pas-de-Calais ? N’est-ce-pas plutôt le formatage de la pensée et du regard qui nous impose une façon de contempler ?

Hum… après plusieurs semaines d’absence sur ce blog, je donne dans la gravité au lieu de me laisser aller à la légèreté de l’été. D’abord, en ce qui concerne la gravité, j’ai appris grâce à Etienne Klein que « la chute annule le poids ». Je préfère sauter à pieds joints dans la dure réalité pour mieux la surmonter plutôt que de la fuir. De toutes façons, elle finit par nous rattraper. Et puis, en réécoutant une chanson de Cat Stevens, Father and Son, j’ai réalisé qu’une des phrases prononcées par le fils me parle depuis toujours : »It’s hard, but it’s harder to ignore it ». La gravité n’empêche pas la légèreté. Au contraire, la gravité est à la légèreté ce que l’ombre est à la lumière… à moins que ce ne soit l’inverse. A condition de ne pas se prendre (trop) au sérieux, la gravité permet d’apprécier le souffle du vent sur la peau, les teintes infinies de l’océan le long des Côtes d’Armor, l’architecture sublime des arbres, le vol des martinets devant mes fenêtres.

2 Réponses à “Le vol des martinets”


  • Bonjour Laurence!
    J’ai suivi le lien de ton article sur « les derniers articles » de unblog, et voilà.. Une réalité!

    Je suis bien d’accord avec toi, les « petits », les sans « grades », les « cachés » sont riches d’enseignement..

    Amicalement, Unpeudetao!

    Dernière publication sur Contes, légendes, fables et histoires. Poêmes, textes et prières. : François COPPÉE : Presque une fable

  • Bonsoir Laurence,

    Description précise et légère des fourmis qui permettent aux cigales de chanter…

    Mention spéciale pour les enseignants qui n’ont pas renoncé. Je les admire parce-que leur travail est digne et leur mission essentielle pour préparer demain. Je serais incapable d’être un enseignant qui ne renonce pas alors je leur fais en grand clin d’oeil, des deux yeux…

    O.

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