L’espérance et les journalistes

« On sait bien que ce n’est pas l’espérance qui intéresse les journalistes. » Cette phrase apparemment anodine, prononcée par frère Célestin dans le très beau film de Xavier Beauvois Des hommes et des dieux m’a littéralement harponnée. Traversée, sur le moment, par une fulgurance inattendue, je me la repasse depuis mercredi dernier.

Alors que la menace d’une agression envers les moines de Tibhirine semble se préciser, sans que l’on ne sache très bien qui est l’ennemi véritable, Christian, le prieur du monastère, s’interroge : pourquoi ne pas répondre favorablement à cette journaliste qui aimerait faire un reportage ici, au monastère ? Il y voit l’occasion d’expliquer la position des moines, leur souhait de rester dans une communauté qui dépasse les murs du monastère, un monde d’échanges et de partage qui réunit des hommes et des femmes au-delà des religions. C’est aussi une façon de montrer que la solidarité avec les villageois et la résistance que les moines opposent à la peur sont porteuses d’une formidable espérance. Frère Célestin lui répond : « on sait bien que ce n’est pas l’espérance qui intéresse les journalistes ».

Ma première réaction fut donc l’émotion. Une sensation de déchirure interne traduisant le sentiment d’une vive contradiction. Une envie de crier, « mais si, c’est bien une forme d’espérance qui m’anime ». Peut-être pas l’espérance au sens religieux, probablement pas d’ailleurs. J’ai toujours eu beaucoup de mal avec l’idée d’espérer un monde meilleur au-delà de la mort alors que nous vivons ici et maintenant. Agnostique, dans le doute, je préfère me concentrer sur cette vie là, bien réelle. Or, dans ce monde, où les souffrances sont innombrables et souvent monumentales, il y a aussi beaucoup de gens qui agissent, le plus souvent à des échelles très modestes mais bien concrètes, pour que le pire ne soit pas toujours le vainqueur. Il y a des gens qui, au lieu de creuser ce qui sépare, travaillent sur ce qui rassemble. Il y a des gens empathiques qui savent écouter, analyser, chercher des solutions et lutter pour leur mise en oeuvre. Ce sont ces gens là que j’admire, ceux qui ne se laissent pas décourager par l’immensité d’une tâche.

Quelqu’un me demandait récemment quel était le lien entre tous mes films. Du deuil périnatal au neuromarketing en passant par la maladie d’Alzheimer et les comédiens de théâtre, j’admets que le fil conducteur ne saute pas aux yeux. La curiosité, le besoin de comprendre, c’est le premier pas. Comprendre comment on peut aider des parents à survivre à la perte d’un enfant à naître, comprendre ce qui se joue dans les apparentes manipulations de nos esprits à travers le neuromarketing, comprendre ce qui motive des comédiens à apprendre des textes ardus, d’un autre âge, pour le présenter sur scène à des centaines de spectacteurs, comprendre comment malgré une maladie qui s’attaque au cerveau, on peut encore trouver du sens et du plaisir à la vie. Voilà, c’est ça : le sens de la vie, le tissage d’une humanité sensible qui réfléchit, découvre, invente, partage, accompagne, c’est ça qui me fait vibrer. Plutôt que de buter sur la souffrance, je mise sur le potentiel. En passeuse de témoin, en go-between, parce que c’est tout ce que je sais faire, je cherche l’espérance dans les actes de mes pairs humains et je m’en fais l’écho.

Je mesure combien ces propos peuvent sembler grandiloquents et me faire passer pour une naïve sinon une folle. Camus n’a-t-il pas écrit dans ses carnets « Celui qui désespère des événements est un lâche, mais celui qui espère en la condition humaine est un fou » ? Le pessimisme de l’intelligence n’empêche pas l’optimisme de la volonté. Au contraire, leur alliance permet sûrement d’avancer pas à pas, en confiance. C’est là toute mon espérance.

3 Réponses à “L’espérance et les journalistes”


  • hello,
    Sans doute parce que vous êtes d’une certaine sorte de journalistes, de l’espèce qui n’est pas la plus nombreuse. Souvent ce qui intéresse les journalistes est trivial et simpliste, pour en croiser de temps en temps je reste étonné par l’incompétence et le peu de sérieux de la plupart (peut être est ce une incompétence qui se retrouve ailleurs, dans tous les autres métiers je ne sais pas) mais c’est une généralité. Joli petit livre drôle de Balzac intitulé Les journalistes, je vous le conseille.
    Mais je m’égare. Je voulais dire : je suis bien d’accord avec ce que vous dites après. C’est un monde froid et dur, nous avons besoin de passeurs, d’être des passeurs nous-mêmes et de lutter.

  • Merci Martin, pour ce commentaire. Et pour le conseil de lecture, je vais me mettre en quête de ce Balzac.

    A la décharge des journalistes, ils doivent souvent passer du coq à l’âne, traiter un jour de l’inauguration d’un spectromètre pour couvrir le lendemain la dernière création du théâtre régional. Impossible de tout connaître et d’approfondir chaque sujet. C’est pour cela que j’ai choisi le documentaire, quand j’ai compris qu’il me fallait du temps pour approcher et comprendre les tenants et aboutissants d’une problématique et que je ne supportais pas de « tirer » un sujet le matin dans le chapeau rédactionnel pour le traiter en une journée et le voir diffuser le soir au JT. Mais bien sûr, il y a aussi des journalistes spécialisés, qui peu à peu creusent des questions et sont normalement plus compétents. Et pourtant, même parmi ces derniers, il peut y avoir de mauvaises surprises. Il y a sûrement des tas d’explications parmi lesquelles l’accélération de la production d’informations et la dilution des responsabilités. Mais ce qui me frappe le plus, moi, c’est le manque de curiosité, d’empathie, et la projection de préjugés, d’idées préconçues… Et ça, en effet, ce n’est pas le seul apanage des journalistes. Et ça rend les échanges parfois difficiles.

    Je suis heureuse de votre réaction, parce qu’en écrivant ce papier sur l’espérance, j’ai pensé à vous et à vos livres.

  • Laurence,

    …et si frère Célestin s’était trompé ?

    ….simplement parce qu’il est plus facile de faire pleurer que rire, de mettre en exergue nos différences puis de les stigmatiser jusqu’à en faire des discours de haine et ceci simplement parce-qu’on a généralement peur de ce qu’on ne connait pas ?

    Alors oui la facilité et/ou la trivialité de certains jounalistes sont à l’origine des mots de frère Célestin, mais je ne crois pas que ce soit là la vérité.

    O.

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