Je ressens donc je suis et je résiste

Lorsque j’ai réfléchi à la forme de mon film, Neuromarketing, des citoyens sous influence,  je me suis souvenue de plusieurs films de science-fiction réalisés après-guerre, en noir et blanc. Leur scenari établit un lien entre l’absence d’émotions, l’intelligence et la puissance. Le Village des Damnés, film britannique de Wolf Rilla (1960), met en scène les habitants d’un village confrontés à la présence d’enfants « surdoués », hyper intelligents et télépathes. Ces enfants, fruits d’un croisement entre extra-terrestres et femmes humaines plongées dans un profond sommeil, comme l’ensemble de la population, sont dénués d’émotions. « If you had no emotion, you would be as powerful as we are », dit l’un d’eux au professeur qui leur fait la classe.

Comprenant qu’ils représentent un danger pour l’espèce humaine, le professeur décidera de se faire sauter avec eux, au cours d’une mémorable séquence où il fixera ses pensées sur un mur de briques pour que les enfants ne devinent pas la présence d’une bombe dans sa sacoche. Autre film où des extra-terrestres revêtissent l’enveloppe humaine d’Américains moyens : L’Invasion des Profanateurs de Sépulture, de Don Siegel (1956). Là encore, l’extra-terrestre est intelligent, puissant et dépourvu d’émotions. Autrement dit, l’idée a longtemps prévalu que ce qui est humain éprouve des émotions mais ce qui est intelligent et puissant n’en ressent pas.

On sait depuis les récents travaux des neurosciences, et notamment ceux d’Antonio Damasio, qu’il n’en est rien. Et c’est bien pour cela que le neuromarketing prétend aller fouiller dans notre subconscient, en quête de nos émotions profondes plutôt que de nous demander directement si nous aimons tel ou tel produit. Cette obsession du contrôle et de la main-mise sur nos émotions m’a donc fait penser à ces films de science-fiction. Je pensais en inclure des extraits dans mon documentaire mais mon producteur m’a rappelé qu’il n’était pas Rothschild et qu’il n’en n’était pas question (les droits de ces oeuvres dépassant apparemment le budget alloué par Canal). Frustrée de ne pouvoir utiliser ces films, j’ai cherché un moyen de conserver l’esprit de cette atmosphère d’après-guerre où certains voyaient dans le détecteur de mensonge l’outil qui allait permettre de savoir la vérité, toute la vérité. J’en ai fait part au monteur Cédric Delport qui judicieusement suggéra un fond d’archives américain libre de droit. Un trésor de films pédagogiques, institutionnels et publicitaires qui épargnerait la bourse du producteur et nous permettrait de donner libre cours à notre créativité. Nos découvertes ont dépassé nos espérances et elles ont confirmé l’idée que l’obsession de la mesure des émotions n’a pas commencé avec le neuromarketing.

Hier, au cours de la discussion qui a suivi la projection du film (au passage, merci au public matinal qui s’est déplacé !), dans le cadre du festival Pariscience, à laquelle participaient le neurologue Hervé Chneiweiss, le philosphe Jean-Michel Besnier et la journaliste Dorothée Benoît Browaeys, un participant s’est inquiété du cadre législatif qui permettrait de contrôler les activités du neuromarketing. Comment empêcher que nos cerveaux soient un jour décryptés, à des fins commerciales de surcroît (mais aussi à des fins policières) ? Certes, la question se pose. Mais derrière cette question, il y a toujours celle des limites à imposer à la science et aux travaux des chercheurs. Et cela me paraît bien plus dangereux, oserai-je dire « talibanesque », que l’éventuel contrôle de nos cerveaux, fantasme récurrent et peur persistante. Je ne dis pas qu’il ne faut pas être vigilant, au contraire. Mais je pense que la vigilance et le devoir de veille est l’affaire à tous. Pourquoi toujours tout attendre du législateur ? Pourquoi ne pas cultiver les graines d’esprit critique et de distanciation que l’enseignement (du moins jusque là) sème dans nos petites têtes ? Pourquoi ne pas s’auto-responsabiliser et prendre conscience qu’à notre mesure nous avons le pouvoir de dire non ? Hitler et Mussolini n’ont pas attendu le neuromarketing pour manipuler les foules. Fallait-il empêcher le développement du microphone pour qu’ils ne puissent répandre leurs idées nauséabondes ? Ca me rappelle le savoureux roman de Roy Lewis, Pourquoi j’ai mangé mon père. Un homme préhistorique tue et dévore son père qui venait tout juste d’inventer le feu. Estimant le danger trop grand, le fils préfère éliminer le père pour épargner la planète.

Sur les ondes d’Inter, un matin de cette semaine, Umberto Eco a cité Mario Vargas Llosa, prix Nobel de littérature : « La bonne littérature développe l’esprit critique et crée des citoyens moins manipulables ». Eco rappela ensuite une petite phrase de Berlusconi : « Il y a 20 ans que je n’ai pas lu de roman ». CQFD !

PS : Olivier Oullier, le seul chercheur français du film, vient d’écrire un commentaire sur son blog.

 

2 Réponses à “Je ressens donc je suis et je résiste”


Laisser un Commentaire




réflexion en partage |
REFLEXIONS |
MDB COURBEVOIE LA ... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | conscienceveil
| Recherche d'emploi
| chacun notre histoire