Rêve général

Ecrire un blog sur l’air du temps et ne rien dire de la colère qui agite les Français en ce moment peut passer pour de la distraction. Ou de la lâcheté, une façon de ne pas prendre partie. Ou de l’indifférence : mais comment est-ce possible ? Chez moi, c’est plutôt de la timidité, la peur de dire des banalités. Il s’écrit, il se dit tant de choses à ce sujet chaque jour, j’ai l’impression que je vais me contenter de repasser les plats.

Pourtant, entre ce que je ressens « sur le terrain », à l’occasion des manifestations ou même au cours des rencontres du moment liées aux tournages, et toutes les fines analyses que je lis ou entends, il me semble qu’il y a encore une petite place pour d’autres mots. Tant pis s’ils ne relèvent pas d’un examen sophistiqué de la situation, j’espère que l’on me pardonnera.

Lorsque je marche dans Paris (et j’aime ça, marcher dans Paris !), je cherche toujours les autres du regard. Hier encore, j’ai sillonné les rues de la capitale pendant deux heures et… je n’ai pas croisé une seule paire d’yeux, ou pratiquement pas. Je scrute les visages, j’essaye de décoder les expressions, je suis curieuse des autres. En rentrant chez moi, j’ai réalisé que je n’avais croisé que des visages fermés. C’est peut-être très parisien, cette indifférence, une façon de se protéger des autres si nombreux. Peut-être. Mais, j’ai beau être née ici, je ne m’y fais pas.

Pourtant, lors des manifestations auxquelles j’ai participé, les regards étaient tout autres. Comme le remarque Martin Page dans son blog, l’atmosphère révélait le besoin de rassemblement et l’expression d’une colère joyeuse. Incompatibles, la joie et la colère ? Je ne crois pas. La joie d’être ensemble, de sentir que d’autres partagent une même énergie, un même désir de solidarité pacifique et de changement d’horizon. La colère contre une société dont les règles semblent peu à peu se mettre en place sans ses concitoyens, petit à petit, insidieusement. Le monde est-il devenu trop complexe pour que nous ayons notre mot à dire ?

Comme beaucoup d’observateurs, je suis convaincue que les actes de résistance et autres démonstrations de colère vont bien au-delà du sujet des retraites. C’est tellement abstrait, la retraite, tant qu’on ne la vit pas ! Je pense que ces mouvements dépassent même la personne du président de la République qui cristallise désormais toutes les animosités.

La lassitude, l’à-quoi-bonisme dont j’ai souvent été témoin ces derniers temps contrastent avec le sursaut de révolte du moment. A force de désespérer non pas Billancourt mais du moins la France, sans doute l’Europe et peut-être même le monde entier, à force de pressurer ceux qui ont du travail, d’enfoncer ceux qui n’en n’ont pas, à force de précariser les situations, à force de ne plus se faire confiance les uns les autres, de se prémunir de tout, d’anticiper le moindre écueil au lieu de rêver à « un monde meilleur » (oui, je sais, il paraît que j’ai des idées naïves), ce que je ressens, moi, c’est une gigantesque crise de confiance. Un manque abyssal de reconnaissance envers tous ceux qui, dans l’ombre, contribuent à ce que la société fonctionne. Un limitation inouïe de l’autonomie dans le travail. Une quasi absence de dialogue entre ceux qui décident et ceux qui appliquent, sur le terrain, les décisions. Le plus souvent, ce ne sont pas les mêmes.

Il y a une contradiction absurde entre la fragilité des nos situations et les injonctions quotidiennes à s’assurer contre le vol, la maladie, la mort même, à prendre une mutuelle ceci ou une retraite complémentaire cela.

Comment une société aussi tendue, aussi méfiante, aussi divisée, aussi peu encline à croire que la plupart de ses concitoyens pourraient s’entendre mieux pour bâtir de belles choses, comment ce monde de « réciprocité des mépris » (pour reprendre l’expression de la philosophe Cynthia Fleury), comment une telle société peut-elle se projeter dans un avenir réjouissant ? Alors oui, la retraite apparaît comme un Graal, une porte de sortie, la fin du tunnel, un ailleurs soulageant. Mais c’est oublier qu’avec la retraite, l’énergie et le désir peuvent diminuer, surtout si aucune flamme n’a permis leur entretien tout au long d’une vie laborieuse.

Il faudra qu’on m’explique comment la France en ruine de 1945 a su mettre en place des systèmes de solidarité que la France plus riche des années 2000 ne semble plus pouvoir conserver. Un unique problème de démographie? Des privilèges exorbitants accordés à trop de gens ? J’y vois plutôt la nécessité d’un changement d’axe, de « think different » pour reprendre un slogan pertinent.

Il est temps de faire le point, d’avoir une vision globale, à long terme, de se parler, de s’écouter, de retrouver des échelles plus accessibles pour que chacun trouve sa place, sa dignité.


 

1 Réponse à “Rêve général”


Laisser un Commentaire




réflexion en partage |
REFLEXIONS |
MDB COURBEVOIE LA ... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | conscienceveil
| Recherche d'emploi
| chacun notre histoire