La lumière du savoir

Dans le très beau documentaire du chilien Patricio Guzman, Nostalgie de la Lumière, il y a des gens qui cherchent. Des astronomes qui scrutent le ciel lointain en quête des origines de l’univers. Des archéologues qui fouillent la terre aride et sec du désert d’Atacama pour mettre à jour un passé plus récent (10000 ans tout de même), plus humain. Et puis, des femmes, des mères, des veuves qui grattent inlassablement un territoire immense dans l’espoir de retrouver des traces de leurs proches disparus sous la dictature de Pinochet.

Image de prévisualisation YouTube

Les liens tissés par le réalisateur entre ces quêtes parallèles révèlent une évidence : nous avons besoin de comprendre notre monde, nous ne pouvons pas nous contenter d’y vivre, de rester au calme dans notre chambre, sans chercher une explication. D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Que deviennent ceux que nous aimons quand ils disparaissent ?

Plus le passé est récent, plus il est ici difficile à affronter. Les femmes du film ont perdu un de leurs proches dans des conditions tragiques. Des hommes et des femmes enlevés, incarcérés en camp de concentration non loin de là, torturés peut-être avant d’avoir été exécutés. Des corps ont été enterrés quelque part dans le désert, puis déterrés, puis… leurs restes auraient été jetés à la mer… ou pas ? Antigone des temps modernes, ces femmes n’en peuvent plus de ne pas savoir. Leur deuil est cruel. Leur esprit sans réponse ne trouve pas de repos. Elles ont besoin de voir, de mettre une image sur une réalité impalpable. Elles arpentent le désert et ramassent de minuscules morceaux d’os, des éclats de crâne ou de pied, un peu comme on ramasse des coquillages sur une plage. Elles parlent de leurs trouvailles comme des paléontologues, capables d’identifier le moindre petit bout d’os qu’elles récupèrent.

Leur méticulosité m’a rappelé le récit d’une astrophysicienne sur la place des femmes dans l’histoire de l’astronomie. Relativement nombreuses par rapport à d’autres domaines des sciences dures (et pourtant, on ne les voit jamais dans les médias), l’une d’elles m’a un jour raconté qu’elles étaient appréciées par les hommes pour la précision de leurs relevés, qu’il s’agisse de noter les positions des étoiles ou de mesurer des longueurs d’onde lorsque ce travail était encore fait « à la main ». Elles ont pu ainsi se faire une place aux côtés de leurs homologues masculins et peu à peu gravir les marches de la discipline (l’Union astronomique internationale est présidée par la Française Catherine Cesarsky pour ne citer qu’elle).

Des femmes méticuleuses, donc. L’une des Chiliennes aimerait bien que les télescopes du désert d’Atacama puissent aussi scruter la terre pour l’aider à retrouver son fils. Mais puisque c’est impossible, elles avancent pas à pas, petits points se déplaçant dans le désert comme les astronomes sont d’infimes particules scrutant le cosmos.

Les analogies, les associations d’idées abondent dans le film pour former un tissu continu d’humanité et de matière, un tout poétique et rassurant, malgré les catastrophes. Dans le camp de concentration, un prisonnier, astronome amateur, médecin de son état, donnait à ses camarades des cours sur les étoiles et les constellations. Une façon de supporter l’enfermement, une manière de prendre de la hauteur et de parvenir à une liberté intérieure. Un moyen d’éprouver le temps continu, quel que soit la dureté du temps présent. Jusqu’à ce que les geôliers comprennent et interdisent les classes.

Pour Patricio Guzman, « la mémoire a une force de gravité ». C’est une force d’attraction qui nous aide à vivre le fragile temps présent. Sans mémoire, dit-il, on ne vit nulle part, on peut errer sans fin. Pour ma part, j’y vois aussi la lumière du savoir contre l’obscurité de l’ignorance et de l’incompréhension.

0 Réponses à “La lumière du savoir”


  • Aucun commentaire

Laisser un Commentaire




réflexion en partage |
REFLEXIONS |
MDB COURBEVOIE LA ... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | conscienceveil
| Recherche d'emploi
| chacun notre histoire