L’agonie d’Homo œconomicus ?

Il était une fois Homo œconomicus. Né quelque part entre la fin du XIXème siècle et le début du XXème, Homo œconomicus est un être théorique, censé, notamment, maximiser sa satisfaction personnelle en utilisant au mieux ses ressources. Les théoriciens de cette représentation du comportement économique des êtres humains estiment qu’il agit ainsi de façon rationnelle. Autrement dit, une attitude égoïste quant à ses ressources propres serait la plus rationnelle. Cette représentation a servi de base à l’école néo-classique, soit l’orthodoxie économique longtemps et majoritairement enseignée dans les universités. Pour avoir moi-même fréquenté quelques cours d’économie sur les bancs de l’université, je me souviens de mon étonnement à la seule idée que tous les individus se comportaient nécessairement de la même façon, et que l’altruisme était considéré comme irrationnel.

Or, si plusieurs courants économiques se sont opposés à cette idée, comme l’économie marxiste ou le post-keynesianisme, les théoriciens de l’économie comportementale la disqualifient à leur tour depuis une bonne dizaine d’années. A l’appui de leur démonstration, un petit jeu parmi d’autres : celui de l’ultimatum. Je donne 100 € à Sophie et lui dis qu’elle doit partager avec Pierre comme elle l’entend. Mais si Pierre refuse l’offre de Sophie, alors c’est moi qui garde les 100 €. La proposition que Sophie fera à Pierre n’est donc pas négociable. Autrement dit, la seule alternative pour Pierre est d’accepter l’offre de Sophie et ils se partagent tous les deux les 100 €, ou de refuser l’offre de Sophie auquel cas ils perdent tous les deux, d’où l’ultimatum : c’est ça ou rien ! La théorie « rationnelle », celle qui met en jeu Homo oeconomicus, prévoit que quelle que soit l’offre de Sophie, Pierre l’acceptera car il préfère avoir quelque chose plutôt que rien. Même si Sophie est très injuste, Pierre acceptera 1 € plutôt que de tout perdre. C’est logique, mais c’est oublier que nous sommes aussi des êtres sensibles à la notion de justice. Or, quand un nombre significatif de joueurs se prête au jeu, on constate la chose suivante : les offres injustes sont majoritairement rejetées par les « receveurs ». Essayez chez vous, c’est intéressant. Attention, j’ai dit majoritairement ! Quand Sophie propose 20 ou 30 €, elle se voit souvent envoyer paître. Il est probable que s’il s’agissait de millions d’euros, la réponse serait différente (perdre 20 millions d’euros, tout de même, ça en ferait sûrement réfléchir plus d’un !), mais le fait est là. Et surtout , surtout : la plupart des Sophie ne propose pas un marché injuste. Elles sentent bien qu’il vaut mieux être équitable et offrent un partage plus juste. Tiens donc !

Si je raconte cette expérience, dont j’ai appris l’existence en réalisant le film sur le neuromarketing, c’est parce qu’une interview de l’économiste Tim Jackson dans le quotidien Le Monde la semaine dernière (4 janvier 2011, rubrique Planète, pas de lien public, désolée, mais une belle intervention chez Ted, que l’on peut trouver ici et ci-dessous) résonne parfaitement avec cette vision non nécessairement égoïste de nos comportements économiques. Auteur de Prospérité sans croissance, Tim Jackson est professeur et chercheur à l’université de Surrey au Royaume Uni et dirige le travail du groupe « Redefining prosperity ». Interrogé sur l’impact de la croissance sur l’environnement, couplé à nos problèmes économiques, Jackson ne voit pas en la technologie verte la seule solution à nos difficultés. Il faudrait procéder à une telle accélération du développement technologique qu’elle semble inaccessible. A la question, « quelle solution proposez-vous ? » (sous-entendu pour faire face à la crise économique), il répond : « Notre culture repose sur un appétit continu pour la nouveauté, qui est le langage symbolique des objets. Nous avons encouragé systématiquement le comportement individualiste et matérialiste. Cette psychologie collective est indispensable au modèle actuel, car si les dépenses baissent, il s’écroule. Mais en récession, par exemple, il est à noter que les gens épargnent davantage spontanément, ce qui pénalise le système. Cette épargne supplémentaire – qui se traduit par une moindre consommation – prouve que le modèle économique actuel peut être en contradiction avec le comportement des gens. En fait, l’altruisme est aussi présent chez l’homme que l’individualisme. De même, la course à la nouveauté est en conflit avec le souhait de beaucoup de se satisfaire de l’existant. Dans ces conditions, pourquoi privilégier ce côté individualiste du consommateur, qui n’est qu’une part de la psyché humaine, et l’encourager systématiquement ?« 

Selon Jackson, parmi les trois démarches à suivre pour remodeler le système économique, il est nécessaire de changer la logique sociale… et notamment d’opter pour la fin de la hausse de la productivité et développer les services sociaux – éducation, aide sociale, maintien des espaces publics, rénovation des bâtiments. Des activités « naturellement intensives en travail : leur qualité ne s’améliore pas par une augmentation de la productivité, au contraire« .

Evidement, je pense aussitôt aux résidents et au personnel des établissements de soins, que je fréquente beaucoup, comme certains le savent (pour des raisons professionnelles, parce que j’y filme souvent). Et je me dis : alleluia ! Quand ces lieux auront enfin le personnel qu’ils méritent (en quantité et en qualité, formés à l’accompagnement qu’ils auront le temps de dispenser), nos sociétés seront peut-être sur le chemin de la redéfinition d’une « prospérité qui a du sens« , pour reprendre les termes de Tim Jackson. « Une prospérité plus sensée et moins matérialiste que le modèle basé sur la croissance« , explique-t-il dans sa conférence Ted, ressentant le besoin d’ajouter, car il connaît par cœur les objections des sceptiques et des cyniques (ce sont peut-être les mêmes) : « Ce n’est pas juste un fantasme post-matérialiste occidental« . Ouf, ça fait du bien !

 

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1 Réponse à “L’agonie d’Homo œconomicus ?”


  • Frédéric Flament

    C’est sûr ça… Plus d’un se demande si l’économie n’est pas une simple branche de la biologie, car on se rend compte que les organismes appliquent des principes économiques. Avec en fonds la reproduction de l’espèce et donc un certain altruisme. Ce qui laisse perplexe les créationnistes neo-conservateurs… Ils doivent pas mal tordre leur principes pour trouver des principes économiques ou l’homme 1. n’est pas rationnel 2.pas soumis à l’évolution.

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