Pourquoi j’ai mangé mon mari

La scène se déroule au Pléistocène moyen, vers 300 000 avant notre ère (NDLR : l’idée d’une équivalence entre « notre ère » et Jésus Christ me laisse perplexe mais si je commence à remettre en cause chaque convention langagière, je n’arriverai jamais au bout de ce post).

Andrée et Gaston, deux homo erectus dans la fleur de l’âge, vaquent à leurs occupations. Elle nettoie bols et soupières dans le ruisseau. Lui taille un silex, sans conviction, plus intéressé par le spectacle du postérieur de sa compagne que par son labeur ingrat. La météo est clémente en ce printemps lointain et le climat, doux, propice à l’éveil des sens. Vite lassé par sa fastidieuse tâche, Gaston se dirige vers Andrée et sans prévenir, s’agrippe à ses hanches avant de la pénétrer vigoureusement. Andrée se laisse faire (à cette époque, elle n’a pas trop le choix), non sans pester car la surprise lui a fait lâcher une coupe en argile qu’une nouvelle fois il va falloir remodeler, comme si elle n’ avait que ça à faire ! Très en forme, Gaston lutine, trousse, en un mot, s’attarde. C’est alors qu’arrive un drôle d’individu, glabre, bizarrement vêtu de matières inconnues, émettant des sons étranges et nouveaux. Gaston l’observe, méfiant, sans pour autant lâcher sa femelle qui s’impatiente.

Le détective. – Bonjour Gaston et Andrée, je viens en paix, ne vous inquiétez pas. Je règle mon boîtier linguistique sur le Pléistocène afin qui que nous puissions nous comprendre et je vous explique la raison de mon irruption dans votre ère.

Gaston. – Mais c’est impossible, nous autres, homo erectus, ne parlons pas encore comme nos successeurs, notre larynx ne nous le permet pas !

Le détective. – Oui, enfin, on ne va pas s’arrêter à ce genre de détails… Et puis, l’origine du langage reste à préciser et de toutes façons, vous deviez bien avoir un mode de communication.

Andrée. – Eh bien, si j’avais eu un mode de communication plus adapté, ça fait longtemps que j’aurais signifié à Gaston qu’il me tape sur le système à me prendre par derrière sans crier gare ! D’ailleurs, lâche moi, tu vois bien que nous avons de la visite !

Gaston. – Ben, tu n’es pas si gênée d’habitude, quand nous faisons ça en bande. Je pensais que tu aimais ça… de toutes façons, tu es une femelle, tu es là pour ça.

Andrée. – Ben voyons !

Le détective. – Permettez-moi de vous interrompre, votre petite scène constitue précisément l’objet de ma venue ici. Je vous explique. Je viens du XXIème siècle, je suis ce que l’on appelle un détective privé, chargé d’enquêter dans une affaire de mœurs qui concerne l’un de vos descendants.

Gaston et Andrée, intrigués.

Le détective. – Nous avons décidé de remonter le plus loin possible dans l’enquête concernant les antécédents de notre client, pour vérifier s’il n’a pas des circonstances atténuantes expliquant son comportement.

Gaston. – Qu’a-t-il fait ?

Le détective. – Il est accusé par une soubrette de l’avoir abusée sexuellement… sans son accord, donc.

Gaston. – Et alors, c’est interdit ça, au XXIème siècle ?

Le détective. – Oui, théoriquement, ça ne se fait pas. C’est un crime puni par la loi dans la plupart des pays. Mais bon, je vous rassure Gaston, même à mon époque, près d’une femme sur cinq est l’objet d’un viol ou de tentative de viol au cours de son existence. Et dans certains pays, il arrive même que la loi punisse les victimes de viol, en les flagellant, par exemple.

Gaston. – Ah bon, me voilà rassuré ! Parce que, tout de même, faudrait savoir ! Comme mâle dominant, je crois que vous dites mâle alpha, j’ai des responsabilités énormes à assumer : mener la chasse, organiser la cueillette, éviter les tueries entre les uns et les autres, conquérir de nouveaux territoires, assurer la reproduction du clan. Si je dois prendre des gants à chaque fois que la nature me rappelle à mon devoir de reproducteur et demander poliment aux femelles si elles ne pourraient pas lâcher la vaisselle ou la cueillette en cours avant de les empoigner, où va-t-on ?

Le détective. – Alors, vous êtes d’accord : le pouvoir que vous détenez vous donne tous les droits sur les femelles ?

Gaston. – Oui… enfin presque. C’est mieux d’éviter de les massacrer quand elles sont grosses, c’est pas bon pour la descendance.

Le détective. – En tant qu’arrière-arrière-arrière-arrière – et j’en passe – grand-père de notre client, je vais pouvoir confirmer que cette conception de l’organisation sociale est inscrite depuis si longtemps dans ses gênes qu’un atavisme biologique incontournable ne lui permettait pas d’agir autrement. En somme, c’est un peu comme si un jour, à l’avenir, on demandait aux êtres humains de cesser de respirer sous prétexte qu’il faut économiser l’air pur.

Andrée . – Si je peux me permettre…

Le détective. – Mais oui, faites, votre avis m’intéresse.

Andrée. – Vous m’en voyez ravie ! Je suis moi aussi une ancêtre de votre client, n’est-ce-pas ?

Le détective. – Certes !

Andrée. – Pourtant, et bien que nous n’en soyons qu’au Pléistocène, je ne partage pas votre point de vue, ni celui de Gaston.

Gaston. – Tiens donc, depuis quand tu as un point de vue ?

Andrée. – Depuis toujours et grâce au boîtier linguistique de notre visiteur, je peux enfin l’exprimer clairement. Belle invention, entre parenthèses, que celle d’un langage élaboré qui permet d’exprimer sa pensée avec précision.

Le détective. – Oui, enfin, ne vous réjouissez pas trop vite, ça reste tout de même assez délicat à manier et il subsiste un nombre considérable de malentendus.

Andrée. – Si je comprends votre raisonnement à tous, notre cerveau « archaïque », je crois que vous l’appelez aussi « reptilien », cet amas de cellules nerveuses et d’influx électriques, serait responsable de comportements impulsifs et irréfléchis, même au XXIème siècle ?

Gaston et le détective, bouche bée.

Andrée (poursuivant). – Bon… d’abord, vous savez que cette division en différentes couches repose sur des conceptions fausses de l’anatomie et du fonctionnement du cerveau, n’est-ce-pas ? Et puis, à quoi bon avoir vécu toutes ces années d’évolution pour ne pas avoir avancer d’un iota quant aux comportements sociaux ! Tout de même, d’après ce que m’a raconté le devin de notre tribu, l’humanité va inventer des tas de règles, développer des tas de sagesses pour se comporter de mieux en mieux les uns avec les autres, non ?

Le détective (se raclant la gorge). – hum hum…

Andrée. – Et malgré tout, l’autre ne peut pas se retenir dès qu’une femelle passe dans son champ de vision, tout ça à cause de son cerveau reptilien de mâle dominant… c’est ça que vous essayez de démontrer ?

Le détective. – Attention, c’est ce dont il est accusé par la jeune femme, je ne dis pas que c’est ce qu’il a fait.

Andrée. – Enfin, visiblement, vous anticipez de telle manière que vous lui préparez des excuses grosses comme un mammouth. Le cerveau reptilien, et celui du mâle alpha de surcroît ! Rien que ça !

Le détective. – Et oui, ma chère Andrée, si l’on veut des hommes ambitieux, qui ont de la gnaque, qui se défoncent pour gouverner le monde, il faut en accepter les contreparties biologiques. La grande majorité des hommes de pouvoir ont besoin, à un moment ou l’autre, de lâcher prise et pour ça, rien ne vaut une bonne femelle à la croupe avenante.

Andrée. – Mais votre client, mon descendant, il faisait quoi dans la vie avant d’être accusé d’avoir agressé une soubrette ?

Le détective. – Il dirigeait le Fonds monétaire international, une institution regroupant 187 pays, dont le rôle est (récitant) de « promouvoir la coopération monétaire internationale, de garantir la stabilité financière, de faciliter les échanges internationaux, de contribuer à un niveau élevé d’emploi, à la stabilité économique et de faire reculer la pauvreté »

Gaston (sifflant d’admiration) : – Il faisait ça le gamin ? Je suis fier de lui !

Andrée. – Ne change pas de sujet. D’ailleurs, tu y comprends quelque chose, peut-être ?

Gaston. – Non, mais ça a l’air grandiose ! Ce qu’on va pas inventer !

Andrée. – Donc, il était capable d’avoir une occupation pareille, un travail aussi exigeant qui doit demander des capacités d’analyse et de réflexion hors du commun, un sang-froid remarquable, des nerfs d’acier… mais il n’était capable de dominer ses impulsions les plus archaïques ?

Le détective. – Mais ça n’a rien à voir ! On peut être brillant et génial, tout en ayant un comportement un peu… fantasque !

Andrée. – Vous appelez ça fantasque ! Vous avez de ces expressions !

Le détective. – Vous savez, je ne suis pas le seul. Les êtres humains ont beau faire, ils conservent des réflexes très anciens qui ont d’ailleurs permis d’assurer leur survie jusque là. On n’y peut rien, c’est comme ça !

Andrée. – Ils ont beau dos, les réflexes ! Enfin, toujours est-il que je ne le félicite pas moi, le petit. Dites, puisqu’apparemment vous voyagez dans le temps comme cela vous chante, vous ne voulez pas me ramener avec vous au XXIème siècle ? D’abord, je lui dirai deux mots au gamin, moi. Rien de tel que les paroles d’une grand mère pour faire revenir quelqu’un à la raison. Et puis, au moins, je n’aurai plus à supporter les assauts de Gaston.

Le détective. – Si ce n’est pas Gaston, ce sera un autre. Enfin, c’est vrai qu’avec votre physique, vous ne correspondez pas tout à fait aux canons de mon époque, vous ne risquez pas grand chose.

Andrée. – Et puis, s’il m’arrive quelque chose, je pourrai toujours porter plainte, le droit sera visiblement de mon côté, c’est réconfortant !

Le détective. – Oui, enfin, vous savez, comme le fait remarquer une de mes amies, il y a pire que d’être violée…

Andrée. – Ah bon ? C’est quoi ?

Le détective. – Le dire !

Andrée. – Vous plaisantez, j’espère !

Le détective. – Pas vraiment. Ce qui attend la supposée victime de mon client est une horreur. Elle va probablement perdre son travail, elle n’a pas d’argent, elle aura du mal à trouver de bons avocats pour la défendre, sa communauté commence déjà à la rejeter parce qu’elle est devenue impure… non, c’est la galère, elle aurait mieux fait de lui demander de l’argent pour se taire. Aujourd’hui, elle se la coulerait douce sur une île du Pacifique !

Andrée (désespérée). – Alors, c’est ça le XXIème siècle ? Pas réjouissant, dites-moi. Je me demande s’il n’y a pas moyen d’éviter ça.

Le détective. – Non, je ne crois pas. Bon, c’est pas tout ça, j’ai obtenu les informations que j’étais venu chercher, je retourne là-bas. Merci pour votre accueil, c’était sympathique et… instructif.

Le détective enfourche sa moto à voyager dans le temps et disparaît.

Un peu plus tard, autour du feu. La tribu se régale d’un savoureux ragoût. A côté d’Andrée, Gilbert, son fils, se lèche les babines.

Gilbert. – Dis maman, il est où Papa ? Il ne dîne pas avec nous ?

Andrée. – Si, il est là… dans ton assiette. C’est lui dont tu te repais depuis tout à l’heure.

Gilbert (interdit). – Quoi ?

Andrée. – J’ai bien réfléchi, c’est la seule solution que j’ai trouvé pour épargner l’humanité. En évitant que ton père ne se reproduise à nouveau, j’espère limiter les risques d’une descendance qui abuserait de son pouvoir.

Gilbert (heureux de ne pas avoir à se battre contre son père pour devenir le chef de la tribu ).- Je ne comprends rien à ce que tu racontes, mais je te fais confiance, tu es sage et tu as sûrement raison.

Après avoir fini de déguster Gaston, Gilbert part faire un tour, au clair de lune, avant d’aller se coucher. Sur son chemin, il croise la jolie Jacqueline, si avenante et qui sent si bon…

Rideau

(Un petit clin d’œil à Roy Lewis et à son délicieux Pourquoi j’ai mangé mon père, traduit pas Vercors)

3 Réponses à “Pourquoi j’ai mangé mon mari”


  • J’ai eu peur vers la fin, j’ai cru que Gilbert allait se jeter sur la croupe de sa mère… !!!

  • Miam !

  • It’s a film! Fais-le avec tes amis, pour YouTube! Sadly, as your timely curtain implies, Gilbert has his Dad’s wriggly little reptilian Y chromosome… and as his proud descendant I have to admit to feeling it constantly wriggling too. But as Andrée also suggests, it’s now wrapped up in some lovely cerebral matter of empathy, intelligence and socialization, so though my Y is eager only for rampant sex with Jacqueline my whole being wants to envelop it in love for and from my lover. The mystery, which we see in war and murder as well as rape, is why some social situations (like heading the IMF, or just being on a front line) appear to condone the release of the reptile and the end of empathy. May empathy rule all! But most of those who rise (so to speak) to such positions do not get there by love for their fellow men and women. They are self-selected snakes.

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