Né le 14 juillet en Egypte

Il s’appelle Adham, il est né le 14 juillet 2011, à Louxor, en Haute-Egypte. Il est le fils de mon amie Shadia et de son mari Mohamed. En cette année de révolutions arabes, cette date de naissance sonne comme un clin d’œil pour la Française que je suis. Certes, il n’est pas question d’interpréter le printemps arabe à l’aune de l’histoire française. Ni les lieux, ni les époques ne l’autorisent comme le souligne Mathieu Guidère dans son excellent ouvrage Le choc des révolutions arabes. D’ailleurs, vue de Louxor, la « révolution du 25 janvier » a un goût amer. Porteuse d’espoir, elle s’est rapidement révélée désastreuse d’un point de vue économique, dans une région où le tourisme est la principale source de revenus. Des chauffeurs de taxi au personnel des « cruise boats », des felouquiers aux commerçants des souks, des milliers d’Egyptiens se retrouvent sans travail.

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Les Français ont applaudi, émerveillés, presque envieux, les soulèvements du printemps arabe. De la Tunisie à l’Egypte, dans un grand élan romantique, les Français, probablement lassés du piètre état de leur propre vie politique, fatigués des scléroses multiples de notre société et des débats nauséabonds qui reviennent comme des antiennes, ont cru reconnaître dans les révoltes arabes l’expression de leur propres gènes… et peut-être de leur propre gêne ! Alors, que ne sont-ils venus le clamer en Egypte ou en Tunisie ! Pourquoi ne pas avoir manifesté soutien et solidarité sur le terrain ?! Pas en brandissant le poing mais en répondant aux invitations réitérées des Tunisiens et des Egyptiens à venir leur rendre visite. Les touristes attendent-ils la proclamation du risque zéro pour revenir ? Un pays en parfait état de marche ? Depuis le 25 janvier, il n’y a pratiquement pas de travail pour tous ceux qui œuvrent dans le secteur touristique en Haute-Egypte. Ce qui fait tenir, c’est la solidarité familiale, quasi tribale. En attendant des jours meilleurs. Si les manifestants de la place Tahrir s’impatientent et ont récemment décrété l’un des vendredis de démonstration « le vendredi du dernier avertissement », les habitants de Louxor sont au-delà de l’impatience. Certains en sont presque à regretter Moubarak. Ou à espérer que sa mort imminente les libére un peu magiquement de leur condition.

En parcourant les routes autour de Louxor, en admirant le paysage sur la montagne qui surplombe la Vallée des Rois et le temple d’Hatchepsout, en appréciant très égoïstement le calme extraordinaire et la lumière envoûtante du petit matin, alors que les lieux étaient quasi déserts, en déjeunant chez Shadia ou encore en me promenant dans les vergers de manguiers, je me suis demandée quelle fatalité imposait à l’Egypte un tourisme de masse un peu imbécile, où les voyageurs rencontrent rarement, « pour de vrai », les habitants des lieux. Une autre voie est-elle possible ? Un tourisme plus équitable, plus respectueux des populations et de l’environnement, de la culture immense et profonde de ce pays, est-il envisageable tout en rapportant autant de devises aux populations ? Je veux le croire. Pourtant, l’image que les médias nous servent de l’Egypte est encore et toujours la même, « bla bla bla l’Egypte éternelle », sans nuances. A l’instar de ce reportage du magazine Envoyé Spécial, édition « Carnet de voyage », diffusé jeudi 28 juillet. Le titre, « Le Prix de la liberté », semblait prometteur. Après un interminable sujet sur la climatisation digne de Monsieur Bricolage, je n’espérais plus une fine analyse des craintes et des espoirs de la société égyptienne. Mais de là à bâtir le reportage presque exclusivement sur les propos de Français, touristes joyeux et voyagistes inquiets, plutôt que de donner la parole aux Egyptiens… quelle approche consternante ! Quelques miettes d’interviews ont été accordées à une poignée d’entre eux, des commerçants et une Egyptologue, inspectrice des Antiquités, convoquée pour regretter un pillage, au moment de la révolution. Et bien sûr, l’incontournable Zahi Hawass, longtemps grand manitou omnipotent de l’archéologie égyptienne, récemment démis de ses fonctions de ministre lors du dernier remaniement. D’aucuns ont décrit l’homme comme le « Moubarak des Antiquités », ayant une fâcheuse tendance à considérer le patrimoine national comme son propre patrimoine.

Pour me consoler de cette indigence, je viens de me procurer L’Egypte au présent – Inventaire d’une société avant révolution. Un ouvrage rédigé par un collectif de chercheurs sous la direction de l’anthropologue Vincent Battesti et du socioéconomiste François Ireton, édité aux Actes Sud. Apparemment, une mine d’or pour qui veut approfondir ses connaissances sur la société égyptienne ! Le prélude, une conversation dans un taxi du Caire enregistrée en février 2007 (qui rappelle le délicieux Taxi de Khaled Al Khamissi), esquisse ce que peuvent ressentir les Egyptiens quant au fonctionnement de leur pays et se fait l’écho d’un humour irrésistible qui les aide à surmonter les pires difficultés. Et si cet humour, ce regard sur le monde, cette mise à distance fondée sur le fameux « Mish Mohem », « Ca n’a pas d’importance », si c’était ça que que nous allions chercher là-bas ?

2 Réponses à “Né le 14 juillet en Egypte”


  • Tes mots sont tellement exacts Laurence.

    En me rendant en Egypte en avril j’étais persuadé de ne courir aucun risque. D’ailleurs le site du Quai d’Orsay, souvent timoré, ne faisait pas état de menaces.

    Ce voyage en Egypte fut celui du paradoxe. L’absence quasi totale de touristes sur les sites et en ville permettait de s’immerger dans le temps, au prix du constat que les egyptiens n’avaient plus de revenus tout en restant dignes.

    N’importe quel pays aurait déja basculé dans la guerre civile en regard des grandes difficultés de vie rencontrées, tant économiques que sociales.

    Les egyptiens tiennent, ils nous donnent une leçon de civisme et de tolérance chaque jour, mais pour combien de temps encore…

    Deux faits me laissent penser que la situation pourrait se dégrader.

    L’occident, séduit par le courage des égyptiens et leur maturité, ne leur apporte pas l’aide qui leur permettrait de surmonter la crise actuelle. Il suffirait pourtant de bien peu au regard de notre puissance financière.
    En supplément du caractère altruiste du geste, la région serait appaisée.
    Mais l’occident contemple, après avoir été acteur-manipulateur au début du siècle dernier.

    Par ailleurs le processus démocratique, arraché par les élites rejointes par le peuple, semble s’enliser. Le retour des mauvaises habitudes pointe; les dirigeants actuels ont refusé la présence d’observateurs lors des élections à venir.

    Je m’interroge sur ce qui va permettre à l’Egypte de rester debout dans les mois qui viennent, la désespérance gagne… les égyptiens seront-ils, seuls, assez fort ?
    A notre petite mesure le temps est venu de mettre l’Egypte au menu de nos diners. Parlons-en…les égyptiens le valent bien.

    Un autre livre dans la collection poche: « Au delà des pyramides » écrit par Douglas Kennedy, avant qu’il ne soit célèbre pour ses romans policiers. Kennedy est allé en Egypte, par la petite porte, certains passages sont prémonitoires….

  • Merci pour ton commentaire Olivier. Il se trouve que j’ai lu le Kennedy lors de mon dernier séjour. J’ai pris un réel plaisir à le déguster sur place et à le commenter à mes amis égyptiens. En effet, pour un regard porté il y a plus de 20 ans, il y a pas mal de bonnes intuitions, comme lorsqu’il se trouve à Assiout et imagine qu’un jour une révolution sera inévitable. Et puis le passage où il tente de se rendre en felouque de Louxor à Assouan, alors qu’il n’y a pas de vent, est un petit régal. Je vais chercher s’il existe une traduction en arabe.

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