Des musiciens et des banques

Il y a quelques semaines, circulait sur les réseaux sociaux, la vidéo d’un groupe de chanteurs et de danseurs espagnols qui protestaient de façon flamboyante contre la crise financière. Las de voir les pouvoirs publics injecter de l’argent dans la banque, en l’occurrence Bankia, alors que la population subit une grave crise économique et sociale, Pincho de Leche entamait une bulería (l’un des schémas rythmiques du flamenco) au cœur d’une agence bancaire, bientôt accompagné par le ballet ardent de femmes fières et indignées, menées par Paca la Monea. Si le réflexe d’un agent de la banque consiste à décrocher rapidement le téléphone pour appeler à l’aide devant une telle intrusion, les clients, eux, apprécient manifestement l’heureuse surprise. Et pour cause ! Quelle superbe !

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¡ Ay ay ay ay, canta y no llores ! me disais-je alors qu’émue je versais une larme devant tant de ferveur. Cherchant à connaître les auteurs du happening, je m’aventurais sur les pages deflo6x8. Des artistes engagés contre « le Capital », dont les mots ont des accents libertaires. Je m’émerveillais de ce sursaut ibérique et me demandais comment d’autres peuples traduiraient de façon aussi magnifique et non violente l’expression de leur révolte.

Ce matin, je reçois un mail ne contenant qu’un lien vidéo et dont l’objet, « un beau moment », semble prometteur. Ne résistant pas au plaisir supposé de découvrir « de bien belles images », je clique. Et en effet, dès les premiers plans, les images méritent le détour. La magnifique place d’une ville catalane, la chaude lumière d’une fin de journée ensoleillée, des passants tranquilles, une petite fille qui donne une pièce à un contrebassiste jusque là figé. Une excellente définition, une variété d’angles, un délice qui s’annonce. Dès que la pièce atterrit dans le chapeau posé devant lui, le musicien sourit et entame un air que je ne reconnais que lorsqu’une deuxième interprète, violoncelliste cette fois, le rejoint : l’Ode à la Joie, de la Neuvième de Beethoven. Peu à peu d’autres musiciens, sortant d’un immeuble de la place, convergent à leur tour pour grossir l’orchestre. Un flash-mob, pense-je. Décidément, ces Espagnols sont forts pour se rassembler et faire œuvre musicale commune. Je savoure l’évident plaisir des musiciens et des chanteurs de jouer en plein air, et le bonheur des spectateurs étonnés et ravis. Mon Jiminy Cricket personnel, toujours un peu critique et souvent sceptique, a beau me faire remarquer que la petite fille n’a pas changé de place depuis le début du spectacle (« c’est marrant, cette petite fille qui reste près du contrebassiste, sur le devant de la ‘scène’ et ne ressent pas le besoin de se reculer », me suggère-t-il, « comme si on lui avait dit de rester là »), que les musiciens sortent tous d’un même immeuble doté d’une enseigne bleue (« mais fais pause pour voir ce que c’est cette enseigne », grogne Jiminy), que le dispositif des caméras et leurs excellents capteurs ne semble pas être le fait d’amateurs, fussent-ils passionnés, rien n’y fait. Emportée par cette nouvelle émotion, celle du partage musical improvisé au cœur de la ville, cette capacité à rassembler, je n’écoute pas Jiminy. La claque finale est donc inversement proportionnelle à la joie de l’Ode collective. Car, cette fois, il ne s’agit pas du flash mob d’un petit groupe d’indignés, qui veulent souligner l’absurdité d’un système que nous avons apparemment choisi et qui ne nous rend pas heureux. Non, c’est le coup marketing… d’une banque !

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Argh ! La récupération est cruelle. Et me rappelle la remarque de Naomi Klein à propos d’un générique des Simpsons. Le dessin animé, semblant se moquer de lui-même, montrait une armée de petites mains chinoises travaillant dans des conditions épouvantables pour fabriquer les peluches et autres produits dérivés… des Simpsons. Et Naomi Klein, tout en admirant l’inventivité dudit générique, de s’interroger sur la capacité de notre système économique à auto absorber la critique sans que cela ne semble le faire vaciller d’un iota.

Me voici perplexe : est-ce parce que la banque met elle-même en avant le bonheur des gens à se rassembler pour faire œuvre commune que la manœuvre est condamnable et le plaisir illégitime ? Une banque qui souligne la valeur du partage est-elle plus éthique que les autres ou juste plus manipulatrice ? La récupération marketing de valeurs humanistes est-elle dangereuse ou encourageante ?

A suivre…

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