La conversation fertile

Peut-être avez-vous eu un jour la chance* de naviguer au large de la pointe du Raz, là où les courants marins de la Manche et ceux de l’Atlantique se percutent et s’entremêlent pour donner vie à une mer tourbillonnante ? Par une fin d’après-midi, un soleil d’or se rapprochant de l’horizon, j’ai pu éprouver ce moment rare : je quittais une mer d’huile pour voguer sur des eaux plus agitées, dans une ambiance de mouettes crieuses, de vents contraires et de lumière métallique, signes d’un changement, d’un passage, d’une transformation.

Cette image puissante, où la clarté se joint à une inquiétante étrangeté, me vient lorsque je pense au monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Incertain, changeant, tout y semble possible : des ravages tsunamiques aux horizons lumineux, personne ne sait très bien de quoi demain sera fait. « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve », écrivait le poète Hölderlin.

Révolutions arabes et érable, difficultés socio-économiques, innovations technologiques, accidents industriels, sociétés en développement, catastrophes naturelles, solidarités de voisinage ou planétaires, réchauffement climatique, conflits religieux, vieillissement d’un monde, renouveau d’un autre : ce n’est pas une liste à la Prévert, ce sont les sujets qui nous interpellent quotidiennement. Comment faire le tri, où s’attarder, qui s’intéresse à quoi ? Le regard que je porte sur nos sociétés est multiple : tour à tour perplexe et enthousiaste, inquiet et confiant. Toujours curieux, toujours en mouvement. Il s’accommode mal de la communication à base de certitudes plaquées et d’injonctions assénées. Il se nourrit du doute, de l’esprit critique, de la juste proximité, de l’humour, de la poésie, et de l’espérance. Oui, au risque de paraître naïve, de l’espérance, celle qui fait une place à l’optimisme de la volonté. Face à la morosité ambiante, je m’interroge souvent : n’aurait-on pas abusé du danger et de la peur pour communiquer… voire pour gouverner ? Il y a une responsabilité éthique à jouer avec la peur et si l’argument fonctionne un temps, il porte en lui le risque de paralyser les volontés. A terme, en générant un sentiment d’impuissance, il se révèle contre-productif. A titre d’exemple, tant que les messages pour la préservation de l’environnement se fondent sur le risque de catastrophe, peu d’actions en découlent. Mais si un scénario plausible se dessine, alors les manches peuvent être retroussées.

Dans ce monde, où les obstacles pour ne pas dire les souffrances sont innombrables, il y a énormément de gens qui agissent, le plus souvent à des échelles très modestes mais bien concrètes, pour que l’on puisse y vivre tous ensemble. Il y a des gens qui, au lieu de creuser ce qui sépare, travaillent sur ce qui rassemble. Il y a des gens empathiques qui savent écouter, analyser, chercher des solutions et lutter pour leur mise en œuvre. Il y a chez chacun de nos contemporains une pépite, un trésor à porter à la lumière : une idée, un mot, une pratique, une technique, un art, du plus petit geste à la plus grande entreprise. Des marins pêcheurs aux ouvriers des usines, des pilotes d’avion aux aide-soignants, des enseignants aux chefs d’entreprises, des artistes aux chercheurs… impossible de citer tous ceux qui font le monde.. notre monde, celui que nous composons tous ensemble. Le tissage d’une humanité sensible qui réfléchit, découvre, invente, fabrique, organise, partage, accompagne, voilà ce qui nous fait vibrer, voilà ce sur quoi nous devons mettre l’accent et ouvrir à notre conscience collective. « Ce qui concerne l’un d’entre nous directement, nous concerne tous indirectement », écrivait Martin Luther King du fond d’une prison où il séjourna.

Plutôt que de buter sur les peurs, mieux vaut miser sur le potentiel. En passeuse de témoin, en messagère, je cherche la créativité et l’espérance dans les actes de mes pairs humains et je m’en fais l’écho. Mais, il ne s’agit pas de chercher à gommer les aspérités, les embûches du chemin. Au contraire, rien n’est jamais lisse et personne n’est dupe. Une représentation théâtrale, aussi réussie soit-elle, n’est rien sans tout le travail de fourmis mené au préalable, des répétitions aux coulisses, de la fabrication des décors et des costumes à la première. Je n’aime rien tant que les coulisses, les chemins à parcourir, les pentes à gravir, le travail solidaire, l’intelligence collective.

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« Les communautés humaines sont fondées sur le dialogue – sur des dialogues humains à propos de préoccupations humaines », martèlent les auteurs du Manifeste des Evidences (The Cluetrain manifesto), travail initiateur de l’ère de l’internet. Un monde de partage et d’échange, de conversation fertile.

Le premier câble de télégraphe transatlantique, reliant Terre-Neuve à l’Irlande, composé de quelque 545 000 km de fil de cuivre et de fer, s’étirait sur 4200 km de fond marin. Grâce à lui et aux signaux codés qu’il permettait d’envoyer, on a pu communiquer d’un bord à l’autre de l’océan pour la première fois. Les êtres humains sont reliés les uns aux autres, aujourd’hui plus que jamais. Ils ont besoin de partager leurs idées et éprouvent le désir de savoir qu’ils sont entendus. Notre besoin de communauté est puissant. C’est pourquoi nous envoyons constamment signes et signaux. C’est pourquoi nous cherchons ceux des autres. Nous attendons toujours des messages, espérant une connexion. Répondre à ce besoin est une belle tâche. A condition de l’exercer via une saine curiosité, une écoute sincère, un regard en mouvement, un dialogue constant et un souci éthique.

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© Maya Neyestani

* Merci Jean-Charles !

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